Anorexie : Le nouveau mal du siècle ?

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Anorexie : Le nouveau mal du siècle ?

Boulimie ou anorexie, les TCA - troubles du comportement alimentaire

  • font d’autant plus peur qu’ils restent aussi incompréhensibles que
    difficiles à soigner. Pourtant, les thérapies au cas par cas et le
    partage des expériences ont fait leurs preuves

Elle n’en parle jamais. Même pas à celles dont l’état lui
rappelle son propre voyage au bout de l’enfer. Ariane est
chirurgienne dans un grand hôpital régional, mariée et mère de
trois enfants. Qui irait penser que cette jeune femme
déterminée a passé des mois entre la vie et la mort ? C’était
il y a quinze ans. Ariane était mourante, le foie, les reins
et le cour atteints. Mourante de faim. « Quand cela arrive,
raconte-t-elle lentement, on ne s’en rend pas compte. On sait
ce qu’on fait, mais on n’est pas capable de faire autrement.
Moi, à 17 ans, j’étais une fille brillante qui faisait tout
dans les règles de l’art. Un été, j’ai entamé un petit régime
pour être parfaite à une fête de famille. J’ai vite atteint le
poids idéal mais la balance est alors devenue une obsession.
Je me voyais maigrir, j’en étais fière. J’arrivais à résister
à la tarte du soir, je mettais du 36, et mes parents étaient
malheureux à mon sujet : je triomphais de mon combat ! Peu à peu
coupée du monde, je suis entrée dans un monde à part. »
« Après le bac, on m’a hospitalisée dans un service pour
adolescents de ma région. A 25 kilos, j’ai fait un arrêt
cardiaque, on m’a mise en réanimation. Je suis restée là-bas
seize mois, enfermée dans une chambre, sans rien d’autre que
mes plateaux-repas, et les cours de la fac qu’on me faisait
passer. J’ai réussi ma première année de fac. Pour mes 20 ans,
j’ai arraché, contre la promesse de prendre du poids, un
voyage en Grèce. J’y ai rencontré mon futur mari. J’ai tenu ma
promesse et retrouvé une pêche d’enfer. » Pourtant, Ariane
n’était pas encore au bout de sa peine. « Ma dernière période a
été la pire, poursuit-elle. Je suis tombée dans la boulimie.
Ça, c’est horrible, je ne peux pas le raconter. Vomir toutes
les deux heures, on ne s’en vante pas. La souffrance physique
est terrible, le sentiment de dégradation aussi. Mon mari et
mes parents devenaient fous, et moi aussi. Fallait que
j’arrête, je n’en pouvais plus. Dix ans, ça suffisait. J’avais
payé ce que je devais. J’ai décidé d’avoir une vie normale et
de ressembler à tout le monde. »
La jeune femme voit aujourd’hui passer des anorexiques en état
limite dans son service de néphrologie. Mais elle ne leur dit
jamais un mot de sa propre histoire. « Cela m’est propre et
privé, c’est du passé, le sujet est éteint, martèle-t-elle.
Surtout, qu’on ne me reconnaisse pas. »
Toutes comme Ariane. Des clandestines, planquées quelque part.
Au rayon des maladies du siècle, l’anorexie et la boulimie
font recette à la télé, dans les magazines féminins et en
librairie. Confessions de malades, récits de parents en deuil,
recueils de conseils, essais et autres méthodes, pas de saison
désormais sans sa nouveauté sur les TCA, les troubles du
comportement alimentaire. Ce mois-ci encore, trois nouveaux
livres sont consacrés à ce sujet (voir encadré). Pourtant dans
la vraie vie, c’est encore du top secret. Anorexiques et
boulimiques s’enferment le plus souvent dans leur solitude, et
cela arrange peut-être tout le monde. « Car ces maladies
fascinent, explique le professeur Philippe Jeammet, chef de
file des psychiatres d’adolescents. L’idée que quelqu’un peut
se détruire par la nourriture est terrible. »
Dans les lycées, des filles très maigres glissent discrètement
un coussin sous leurs fesses pour atténuer les brûlures des
escarres. Des profs vacillantes, que leurs collègues tiennent
à distance pendant des années, rasent les murs. Dans les
temples de la fringue, des minettes diaphanes, accrochées au
bras de maman, éclatent en sanglots devant la glace : elles ne
« voient » que des « bourrelets », et les vendeuses restent
médusées. A la maison, des femmes se font vomir, souvent à
l’insu de tous. « Moi, ça fait vingt-cinq ans, dit Marie. Ni
mari, ni enfants, ni amis, ni parents ne s’en doutent. » Dans
les entreprises, des femmes trop minces ou pas du tout font
rituellement de longs passages aux toilettes à la fin des
repas, sans que personne ne moufte. Parfois on chuchote : « Tu
crois pas que.? »
Pourtant dès qu’elles le peuvent, pour sortir de leur
solitude, elles parlent, ces clandestines. Mais entre elles.
Leitmotiv : « On se reconnaît entre nous. » A les lire sur les
forums d’internet, elle miment une société secrète. Elles
« éjectent le touriste » pour se confier à huis clos. Devant ces
filles et femmes de tous âges, ces « Neige d’été », « Crystal »,
« Lila plume », « Fyne », « Sh@dow », on peut prendre peur.
Sensibilité à fleur de peau, égarées dans des souffrances qui
durent souvent depuis des années, aux prises avec des pulsions
de mort, triviales et poètes, lucides et aveugles, elles se
libèrent et veulent se porter secours. Leurs aveux racontent
d’étranges choses, pas toujours audibles pour les
bien-mangeants. Allez comprendre pourquoi une fille de 20 ans
peut mettre une heure pour avaler une cuillère de riz ! Comment
une autre ne parvient pas à manger sans sa mère ni une
assiette identique au gramme près devant elle. Très calées sur
leurs maladies, elles échangent leurs savoirs et leurs
expériences. Les boulimiques se muent en pécheresses : « J’ai
fait une CBV [crise de boulimie vomisseuse] au pain aux noix.
J’ai recrisé trois fois. J’ai honte. » Les ados « anos »
épluchent tout : « Je bois 10 litres d’eau et de Coca light par
jour ? Est-ce que je fais de la potomanie ? » « Tu régurgites et
tu remâches plus d’une heure ? C’est une nouvelle maladie, le
mérissisme. »
A chacune son état de guerre. Les novices, à l’énergie folle,
quêtent et dispensent des conseils pour continuer la conquête
sur elles-mêmes : « L’assiette sombre permet mieux de camoufler
la nourriture » ou « Les cheveux coupés et les bras levés, on
peut « perdre » juqu’à 230 grammes ». Du fond de leur lit
d’hôpital, les filles au bout du rouleau sermonnent ces
innocentes. Elles leur balancent l’effondrement futur, le
froid permanent, la lente destruction de soi, organe par
organe, jusqu’au duvet noir sur la peau, avec la mort qui
rôde. Elles traquent aussi les maudites, militantes de
l’anorexie, qui jouent les tentatrices en citant les adresses
internet de la « communauté ano », née outre-Atlantique. Là-bas,
de nombreux sites célèbrent une « ano way of life » à coups de
slogans sulfureux. « Je suis une de leurs proies », avoue une
gamine qui crie au secours. Restent celles qui s’estiment
guéries et qui offrent leur site, leurs conseils ou leur
livre : « Ecoutez-moi ! »
L’obsession de la « bouffe » n’est pas tout. Les maux qui
l’accompagnent sont aussi envahissants. Peurs, phobies,
agressions contre soi, dépression ont envahi la vie. Quel
« cirque » que d’ouvrir les portes du métro avec les manches,
lavées dès qu’on arrive à la maison. Quelle angoisse, ce corps
« hippopotame » que personne ne doit toucher, « pas même mes
enfants ». Quelle « connerie », ces « deux marques sur le visage,
à force de me frapper ». On dirait des folles, mais elles
savent qu’il s’agit d’autre chose.
Devant ces maladies spectaculaires, rien de plus facile que de
prendre peur. De faire peur. Mais rien de plus difficile aussi
que d’y voir clair. Ce n’est pas faute de tentatives. Voilà un
bon siècle qu’on a mis un nom sur cette pathologie très
ancienne. Trente ans au plus qu’elles intéressent le corps
médical. Vingt ans à peine que se dessine une prise en charge
véritable. Qu’en sait-on au total ? Peu de chose, malgré la
glose ambiante et les clichés assénés en boucle sur « l’idéal
de légèreté », « le refus de la féminité », et autres « émotions
négatives ». Peu de certitudes, mais des controverses sur ces
sacs de nouds où il est difficile de démêler les apparences et
la réalité, les symptômes et les racines du mal. Faut-il
parler de « maladies », de « symptômes » ou de « troubles » ? Faut-il
associer boulimie et anorexie ? Comment bascule-t-on dans un
état qu’on ne peut plus contrôler ? Quels sont les facteurs de
risques ? Ces maladies sont-elles psychiatriques ou pas
seulement ? Le culte de la maigreur est-il décisif ? Autant de
questions sans réponse unanime sur ce qui conduit une fille à
se noyer dans la nourriture ou à se consumer dans le jeûne.
Logique que d’un médecin à un autre les soins fluctuent
étrangement parfois. On trouve de tout sur ce marché de
l’angoisse. Il est des nutritionnistes qui ne prescrivent que
des régimes alimentaires, une hérésie aujourd’hui. Quelques
dogmatiques restent accrochés à « leur » méthode, ou à quelques
certitudes du style : « Vivre une histoire d’amour, être mère et
nourrir, ça guérit. » « Nous avons des Zorro des anos, commente
le patron d’un grand service. J’en connais un qui prescrit de
mettre la pulpeuse Ava Gardner sous le nez des malades. C’est
censé les tirer d’affaire ! » On rencontre aussi, hélas, des
thérapeutes douteux, boutiquiers, demi-gourous, vrais escrocs.
Rares sont les médecins qui ne citent pas les trois ou quatre
mêmes noms, actifs depuis des années. Dans la liste, une
psychologue « somathérapeute » qui ne dédaignerait pas de
recruter parmi les patients de ses « ateliers » thérapeutiques
des recrues pour son « temple ».
Pourtant, l’heure est d’abord à la modestie. Inouï, ce sont
les médecins les plus chevronnés qui le disent. « Ces maladies
mettent à mal la toute-puissance médicale, lance le docteur
Christine Foulon, psychiatre de l’hôpital Sainte-Anne à Paris.
Plus j’en vois, plus j’ai la modestie raplatie. On n’a pas le
mode d’emploi. » Même son de cloche chez le professeur Philippe
Jeammet : « C’est encore en grande partie une énigme. Nous
n’avons que des approches imparfaites d’une réalité qui nous
échappe. » Chez ces deux grands patrons, comme chez la plupart
de leurs confrères hospitaliers, l’heure est à l’alliance
autour d’une alchimie de soins diversifiés. Dans le doute, ils
s’échangent parfois des malades ! Les racines de ces
pathologies s’avérant multiples, ils s’attachent tous à
soigner chacun au cas par cas, de toutes les manières
possibles. Loin de toute médecine miracle.
Tout est bon pour essayer de trouver un biais afin « d’amener
un patient à renoncer à son entreprise de destruction de
lui-même ». La nourriture, quand il n’y a pas d’urgence, n’est
pas forcément au centre de la prise en charge, au profit de la
détente et de l’apprentissage du plaisir. Chaque malade,
souvent doté d’une sorte de nounou, le « référent », est pris en
charge par des nutritionnistes, diététiciens,
psychothérapeutes, art-thérapeutes, avec lesquels il partage
les repas. L’heure n’est plus à l’isolement des décennies
passées, mais à la coupure provisoire avec la famille, quand
cela semble s’imposer. Les parents sont requis dans le
traitement et incités à participer à des groupes de parole.
Mais ce beau modèle n’est pas facile à incarner : malades,
parents et soignants ne se situent pas toujours dans
l’alliance. C’est souvent une rebelle que l’on hospitalise.
Une réfractaire menacée dans son entreprise et décidée à
lutter par tous les moyens contre ses oppresseurs
liberticides, qui la « coffrent » dans une « taule », et lui
assignent des « contrats de poids » à atteindre. Intolérable
pour ces intolérantes.
Comment ne pas voir pourtant que ces maladies ne ressortissent
pas du destin individuel ? Quand les médecins pataugent sur les
soins, les observateurs de la société ont peut-être quelque
chose à dire sur les causes. Ils peuvent remarquer qu’à Berlin
s’est ouvert ce mois-ci le premier restaurant pour anorexiques
et boulimiques. Qu’on voit surgir aujourd’hui des
« vomisseurs », qui font du vidage d’estomac une ascèse. Les TCA
renverraient alors aux folies de nos sociétés ? « Dans un
univers placentaire où il ne manque rien, répond le docteur
Vincent Dodin, psychiatre lillois, l’individu nourri de tout
n’a plus besoin de rien, il n’est jamais dans la frustration
ni le manque. Seul l’anorexique n’y trouve pas son compte.
Pour exister, il veut du rien. »

Faits et chiffres

On estime qu’entre 15% et 30% d’adolescents traversent une
crise d’anorexie et de boulimie sans jamais consulter de
médecin. Mais que « seulement » 0,5% à 1% seraient anorexiques,
et 3% à 5% des boulimiques sévères. Neuf fois sur dix, des
filles.

  • Les deux troubles se conjuguent souvent. Une anorexique sur
    deux souffrirait d’épisodes boulimiques. Un petit tiers de
    boulimiques auraient des antécédents anorexiques.
  • Ces maladies se déclenchent le plus souvent à la puberté,
    mais ne s’envolent pas avec elle. On soigne autant d’adultes
    que d’adolescents dans les hôpitaux ou dans les cabinets
    médicaux. Les hommes touchés sont-ils rarissimes ? Les psys
    l’affirment, les nutritionnistes et diététiciens beaucoup
    moins.
  • Parmi les facteurs déclenchants invoqués souvent arrivent en
    tête les régimes amaigrissants et un événement traumatique,
    deuil, séparation, etc. Ils frapperaient en priorité des
    filles « perfectionnistes » sinon brillantes, à faible estime de
    soi.
  • Les anorexiques auraient plus souvent grandi dans des
    familles soudées, sinon rigides, les boulimiques dans une
    atmosphère éducative plus laxiste. Tous les milieux sociaux
    sont concernés, peut-être davantage ceux où l’ambition sociale
    est très forte.
  • La guérison est longue - quatre ans au moins - et rarement
    définitivement assurée, surtout chez les anorexiques. Un tiers
    d’entre elles guérissent totalement sans qu’on sache vraiment
    comment ni pourquoi. Un tiers voient leur vie compromise : la
    chronicité s’installe, et près de 10% en meurent, la moitié
    par dénutrition, l’autre par suicide. Restent celles qui
    retrouvent un poids et une alimentation « normaux », mais qui
    continuent de souffrir de troubles du comportement. Les
    pronostics les meilleurs sont liés à la prise en charge
    précoce.

La Maison de Solenn

Fallait-il baptiser du nom d’une jeune anorexique morte et
célèbre ce nouveau centre de médecine pour adolescents ouvert
à l’hôpital Cochin, à Paris ? Rares sont les professionnels de
santé qui ne s’insurgent pas en privé. « Comme message
d’espoir, il y a peut-être mieux ! », dit une psychologue. Tous
de mettre en avant le danger d’« héroïser » une jeune morte
auprès d’adolescents fragiles, si vite tentés par des pulsions
de mort. Tous de redouter que le public ne réduise la Maison
de Solenn à n’être que le « meilleur » centre pour anorexiques
de France et pas le grand hôpital de médecine adolescente si
nécessaire. Sur le Net, les ados eux-mêmes s’interrogent. Pour
l’un, c’est « glauque d’avoir donné le nom d’une morte à ce
truc-là ». Pour une autre, « c’est l’endroit psy du moment. »
Mais ils appellent déjà le patron de la maison par son seul
nom de famille : « Rufo ». « Un type bien »... Pour l’intéressé, le
professeur Marcel Rufo, l’heure n’est pas à la querelle. « La
mort de la fille de gens célèbres participe à notre
connaissance générale. Faut-il supprimer tous les noms des
morts de la guerre de 14 ? Je dirai aux ados qu’on a appelé
cette maison Solenn pour qu’ils ne fassent pas comme elle. »

Dernières parutions

« A Solenn »
Par Véronique Poivre d’Arvor
Albin Michel, 141 p., 9,59 euros.
« Ta blondeur a toujours été pour moi une source
d’émerveillement, écrit une mère à sa fille anorexique qui
s’est suicidée. Elle te donnait un air mystérieux, immatériel
qui, les années passant, ne s’est jamais démenti. » Véronique
Poivre d’Arvor, comme d’autres mères avant elle, dit sa
douleur d’avoir perdu une fille anorexique et s’adresse aux
parents confrontés au même drame.

« Anorexie boulimie. Les paradoxes de l’adolescence »
Par Philippe Jeammet
Hachette Littératures, 247 p., 20 euros.
Après trente ans de soins et de recherche, ce médecin, qui
dirige l’Institut mutualiste Montsouris, est la grande
référence en matière de troubles alimentaires des adolescents.
Son premier livre de vulgarisation reflète l’homme chaleureux
qui ne veut pas être un gourou. Pas de formules chocs, pas
d’injonctions. Une analyse vivante et maîtrisée de ce qu’il
croit savoir aujourd’hui.

« Anorexia »
Par Jean-Philippe de Tonnac
Albin Michel, 350 p., 20 euros, à paraître le 3 février.
Aujourd’hui comme hier, pourquoi l’humanité engendre-t-elle
des gens pleins d’appétit qui se refusent à manger ? A quelle
fin est destinée le jeûne qu’on s’impose ? Vaste question,
grand livre. L’auteur aurait pu faire un scoop sur le thème :
« Moi, un homme, j’ai été anorexique. » Il fait mieux : fort de
son expérience, il a accompli un voyage dans le temps et
l’espace, à la recherche de ceux qui ont vécu, côtoyé,
accompagné l’« exercice de la faim ».

Anne Fohr

Le Nouvel Observateur.


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