Tchernobyl, les mauvais comptes

, par  Grainede Ble , popularité : 3%

Combien de morts, de cancers, de maladies cardio-vasculaires
provoqueront à terme les irradiations dues à l’explosion de la
centrale nucléaire il y a vingt ans ? 4 000, affirme aujourd’hui le
rapport controversé d’une agence de l’ONU

Les mauvais comptes de Tchernobyl

La catastrophe de Tchernobyl devrait être responsable, au
total, de quelque 4 000 décès par cancers, affirme un
communiqué diffusé le 5 septembre par l’ONU, l’AIEA (Agence
internationale pour l’Energie atomique) et l’OMS (Organisation
mondiale de la Santé)
.

Ce communiqué, publié juste avant la réunion à Vienne du « Forum Tchernobyl », un groupe d’une centaine d’experts internationaux créé à l’initiative de l’AIEA, a suscité une violente polémique, car des estimations
antérieures évaluaient le bilan ultime de Tchernobyl en dizaines, voire en centaines de milliers de morts !

Pour la Criirad, association indépendante d’expertise de la
radioactivité, le chiffre de 4 000 morts est grossièrement
sous-estimé. Les écologistes de Greenpeace accusent l’AIEA de
faire du lobbying pronucléaire avec la complicité passive de
l’OMS.

De son côté, l’AIEA s’appuie sur un rapport de 600
pages établi par le Forum Tchernobyl, dont le président, le
docteur Burton Bennett, déclare que les experts n’ont pas
observé « de profonds impacts négatifs sur la santé de la
population des zones environnantes ». Et son collègue le
docteur Michael Repacholi, spécialiste des radiations à l’OMS,
de renchérir : « Au final, le message du Forum Tchernobyl est
rassurant. »

Il est difficile de saisir ce qu’il peut y avoir de
« rassurant » dans l’accident de la centrale ukrainienne qui, le
26 avril 1986, libéra dans l’atmosphère une quantité de
radioactivité équivalente à des centaines de fois celle de la
bombe de Hiroshima. Du fait des vents dominants, 70% du nuage
a frappé la Biélorussie, le reste se répartissant en Ukraine,
en Russie et dans tout l’hémisphère Nord. La réunion de Vienne
se proposait d’apporter des « réponses définitives », en
particulier sur « l’ampleur réelle » de l’accident. Mais lorsque
l’on examine de près les éléments scientifiques, il apparaît
que la seule certitude est. qu’il reste de nombreuses
incertitudes ! Selon les termes mêmes du document de synthèse,
« il est peu probable que l’on connaisse jamais avec précision
le nombre réel de morts causés par l’accident » (1).

Jacques Repussard, directeur de l’Institut de Radioprotection
et de Sûreté nucléaire (IRSN), l’organisme public chargé de
l’expertise nucléaire en France, observe pour sa part : « On est
encore en train de collecter les données nécessaires -
notamment dans le cadre de l’Initiative franco-allemande (IFA,
voir encadré) - pour estimer avec précision l’impact
écologique et sanitaire de la catastrophe de Tchernobyl. Il
est prématuré de parler de bilan. La science n’est pas encore
capable de dire quelles seront exactement les conséquences de
l’accident sur la santé des populations de la région. Il faut
être patient et modeste. »

Mais alors à quoi correspond l’estimation de 4000 décès par
cancers qui a fait tant de bruit ? Pour comprendre le problème,
il faut avoir en tête la notion que les radiations tuent « en
différé ». A Tchernobyl, 28 pompiers intervenus peu après
l’accident ont été victimes d’un syndrome d’irradiation aiguë
et sont morts dans les trois mois. Mais l’immense majorité des
personnes qui ont reçu une dose toxique ne sont pas décédées
sur le coup ; elles ont pu contracter un cancer un an, cinq
ans, dix ans après l’accident, ou ne le contracteront que dans
le futur. Pour estimer le bilan de Tchernobyl, les experts ont
donc fait une projection basée sur un modèle qui prédit le
nombre de cancers mortels qui se déclareront dans la
population concernée, sur une période correspondant à la durée
maximale de la vie humaine.

Le total de 4000 est constitué de l’addition de « 50
travailleurs qui sont morts de syndrome d’irradiation aiguë en
1986 ou d’autres causes dans les années suivantes ; de 9
enfants morts de cancers de la thyroïde ; et d’une estimation
de 3940 personnes qui pourraient mourir de cancers contractés
par suite de l’exposition aux radiations, écrivent les
experts. Ce dernier nombre prend en compte les 200000
travailleurs et membres des équipes d’intervention de
1986-1987, les 116000 personnes évacuées et les 270000
habitants des zones les plus contaminées ».

Ces données correspondent avec un tableau établi par
l’épidémiologue Elisabeth Cardis, du Centre international de
Recherche sur le Cancer (Lyon). Les travaux de Cardis ont été
publiés dès 1996 par l’AIEA et ils sont cités dans le rapport
complet du Forum Tchernobyl (2). Seul problème : dans le
document complet, le tableau d’Elisabeth Cardis comporte un
quatrième groupe, soit 6,8 millions de personnes habitant dans
les « autres » zones contaminées, pour lesquelles la projection
donne 4600 décès par cancers. En clair, l’AIEA a « zappé » près
de 7 millions de personnes touchées par l’accident - ce qui
aboutit à diviser par deux l’estimation !

De plus l’AIEA ignore les pays d’Europe occidentale qui ont
pourtant eux aussi été atteints par le nuage radioactif,
quoique dans des proportions beaucoup plus faibles que les
pays de l’ex-URSS. Selon le prix Nobel Georges Charpak, les
retombées de Tchernobyl pourraient provoquer en France 300
cancers létaux sur trente ans (3). Un document de l’IRSN
intitulé « Tchernobyl, 17 ans après » et daté de 2003 cite une
publication de son équivalent britannique, le National Radio
Protection Board (NRPB), selon laquelle le bilan de l’accident
serait de « 1000 à 3000 décès dans les pays de l’Europe
occidentale ». La même publication estime entre 2500 et 75000
les cancers mortels parmi les habitants de la partie
occidentale de l’ex-URSS. Pour l’épidémiologiste Lynn
Anspaugh, la fourchette serait de 2000 à 17000.

En résumé, si l’on en croit les sources scientifiques,
l’estimation de 4000 décès avancée par l’AIEA repose sur un
escamotage : elle ne prend en compte que les « liquidateurs »
(les travailleurs qui ont été chargés de « liquider » les
conséquences de l’accident) et une petite fraction des
habitants des zones fortement contaminées. Et le Forum
Tchernobyl se contredit lui-même...

De plus, parmi les éléments rassemblés dans le rapport complet
figurent les résultats de l’épidémiologue Ivanov qui a étudié
une cohorte de 61000 liquidateurs russes. Ivanov montre deux
points importants : d’une part, la mortalité par cancer
attribuable à Tchernobyl a augmenté récemment, alors qu’elle
n’était pas détectable au début ; d’autre part, on commence à
observer des décès par maladies cardio-vasculaires qui
seraient également dus aux radiations ! Jusqu’ici, on n’a pas
observé de résultats équivalents pour la population des zones
contaminées, qui a reçu des doses beaucoup moins importantes
que les liquidateurs. C’est ce qui permet aux experts
d’affirmer qu’il n’y a pas d’impact majeur de Tchernobyl sur
la santé de la population générale. « Mais il faut se garder de
toute conclusion hâtive, estime Jacques Repussard. On commence
tout juste à confirmer les effets cardio-vasculaires sur la
population irradiée à Hiroshima, soixante ans après ! »

Enfin, les modèles utilisés par les épidémiologistes, basés
sur les données de Hiroshima, sous-évaluent peut-être les
conséquences de Tchernobyl pour les populations vivant dans
les zones contaminées : « A Hiroshima, l’essentiel des doses est
apporté par l’irradiation externe du corps entier, explique
Jacques Repussard. Or les gens qui vivent près de Tchernobyl
et consomment de l’eau, des légumes ou des champignons
contaminés au césium sont soumis à une irradiation interne.
Les effets ne sont pas forcément les mêmes. »

Bien sûr, le malheur ne se chiffre pas : un seul pompier tué à
Tchernobyl, un seul enfant mort d’un cancer de la thyroïde
induit par les radiations représentent une perte irréparable.
Mais il est clair qu’aux yeux de l’opinion un bilan en
milliers de victimes n’a pas le même impact que s’il se
chiffre en dizaines de milliers. On ne peut pas affirmer avec
certitude quel sera le tribut ultime de Tchernobyl, mais il
dépassera certainement les 4000 victimes annoncées par l’AIEA.
Il s’agit d’une catastrophe d’un type encore inconnu, comme
l’observe Jacques Repussard : « L’humanité n’avait jamais été
exposée à un tel événement jusqu’ici. »

Notes :

(1) « L’héritage de Tchernobyl : impacts sanitaires,
environnementaux et socio-économiques », document du Forum
Tchernobyl.
(2) « Health effects of the Chernobyl Accident and Special
Health Care Programs », rapport du groupe d’experts « santé » du
Forum Tchernobyl, 31 août 2005.
(3) Georges Charpak, « De Tchernobyl en Tchernobyl », Odile
Jacob, septembre 2005.

Michel de Pracontal
Le Nouvel Observateur.

Navigation