Quand Paris découvrait Einstein

Version imprimable de cet article Version imprimable

En 1905, le père de la relativité inventait la physique moderne. Pour
célébrer ce centenaire, L’Express publie des extraits de Si Einstein
m’était conté (Le Cherche Midi), où son auteur, le Pr Thibault Damour,
raconte la visite événement en France du nouveau Prix Nobel, en 1922

Quand Paris découvrait Einstein

par Jean-Marc Biais

Pour Albert Einstein, 1905 fut une annus mirabilis. Successivement en mai,
juin, juillet et septembre de cette année-là, le modeste employé de
l’Office fédéral des brevets à Berne (Suisse) publie quatre articles
fondateurs de la physique moderne. Il n’a alors que 26 ans. Première idée
révolutionnaire : la lumière ne se réduit pas à une onde ; elle est composée
de grains d’énergie (plus tard appelés photons), disposés de façon
discontinue. Seconde innovation conceptuelle : le temps, comme l’espace,
n’est pas absolu ; il s’écoule différemment selon le référentiel choisi ou
la position de l’observateur. Ainsi naît la théorie de la relativité
restreinte. Einstein lui ajoute, en post-scriptum, la célébrissime
formule, E = mc², qui lie énergie et matière. Ce sont les deux facettes
d’une même réalité, capables de se transformer l’une en l’autre.

Pourquoi Einstein est important

La réponse en vidéo de Robert Mochovitch, directeur de
recherches au CNRS.

Le centenaire de ces découvertes capitales est fêté, cette année, partout
dans le monde. En France, plusieurs expositions et conférences sont
organisées. A cette occasion sortent également une multitude de livres
consacrés à la vie et à l’œuvre du plus grand scientifique du XXe siècle.
Nous avons retenu un ouvrage très original, intitulé Si Einstein m’était
conté (Le Cherche Midi. A paraître le 6 avril). Son auteur, Thibault
Damour, spécialiste de physique théorique de renommée internationale,
professeur à l’Institut des hautes études scientifiques, propose une
histoire de la pensée du savant. Il explique comment celle-ci s’est formée
et diffusée dans le monde - avec difficulté, au départ. Peu d’équations,
mais beaucoup de métaphores. L’espace-temps (structure clef de la
relativité) est ainsi comparé, successivement, à une partition de musique
et à du veau en gelée ! Parmi les anecdotes qu’il rapporte, Thibault Damour
fait découvrir un épisode méconnu de la vie du savant : sa visite en
France, au printemps 1922. Nous publions ci-contre un extrait de ce
chapitre.

Un engouement populaire

Pour mieux comprendre cet événement, rappelons le contexte de l’époque.
Einstein est devenu célèbre. Professeur à l’Institut Kaiser Wilhelm, à
Berlin, il a publié, en 1916, sa théorie de la relativité générale, base
de la cosmologie contemporaine. Cinq ans plus tard, il est lauréat du prix
Nobel pour ses travaux sur la lumière. En 1922, les autorités françaises
s’affirment « antiboches » : il faut faire payer aux vaincus les réparations
prévues dans le traité de Versailles. A l’unisson, l’Académie des sciences
monte une cabale contre la venue d’Einstein, l’Allemand, à Paris.
Finalement, son ami le physicien Paul Langevin lui permet d’être reçu au
Collège de France. La foule se bouscule pour assister à sa conférence.
L’événement est populaire : il fait même la couverture du journal
L’Illustration.

Cet engouement montre la curiosité d’alors pour les nouveautés
scientifiques. Un épisode à méditer, selon Thibault Damour : « Dans les
années 1920, tous les intellectuels débattaient des nouveaux concepts
introduits par Einstein. Aujourd’hui, rares sont les philosophes, les
écrivains ou les artistes qui intègrent cette vision particulièrement
riche de l’espace-temps, où toute notion d’origine et de frontière est
abolie, où le maintenant n’existe pas. C’est regrettable ! »

L’Express du 04/04/2005
Extraits
Albert, Henri, Marcel et les autres

extraits de Si Einstein m’était conté, par Thibault Damour

Vendredi 31 mars 1922. 17 heures. La salle 8 du Collège de France est
comble. La capacité de 350 places est largement dépassée. Beaucoup
d’invités doivent rester à la porte. Rarement une telle densité de
spectateurs s’est pressée dans cette vénérable enceinte. Comme pour les
célèbres leçons du philosophe Henri Bergson, tout un public mondain a
essayé d’avoir des cartons d’entrée. Mais Paul Langevin, professeur au
Collège et hôte d’Einstein, a été intraitable. Il a tenu à réserver la
plupart des invitations aux hommes de science ou aux jeunes étudiants. 17
h 10. L’atmosphère devient électrique. Enfin, avec dix minutes de retard
sur l’horaire prévu, Einstein entre dans la salle, entouré de Paul
Langevin et de Maurice Croiset, administrateur du Collège de France. Pour
vivre le début de cette séance, ainsi que pour voir et entendre quasiment
en direct la conférence (faite en français) d’Einstein, citons le
journaliste Raymond Lulle, qui en fait un compte rendu dans L’œuvre du 4
avril 1922 : « Ovation frénétique, à laquelle sont entraînés ceux mêmes qui
se proposent de combattre le plus durement le héros du jour. Speech très
simple et plein de tact de M. Croiset, qui montre comment le Collège de
France a toujours accueilli les maîtres de la pensée humaine. Il donne la
parole à Einstein, qui, très ému, ne sait comment commencer. Le voisinage
de Langevin, assis près de lui, semble lui donner du courage et il aborde
très simplement son sujet. Einstein commence en rappelant que bien que les
mathématiques servent d’instrument à la physique, il ne suffit pas de
mettre la physique en équations et de jongler avec celles-ci. Le langage
est très clair, la gaucherie même du vocabulaire fait image. Et puis, il y
a le geste : c’est celui du sculpteur dont la main caresse des formes
présentes, quoique irréelles. Il a des formes plein les mains, les
déplace, les dirige. Et il s’amuse prodigieusement avec ses joujoux
fictifs. Sa figure prend l’air épanoui du gamin qui fait des niches. »
[...]

La couverture du N° 79 de L’Express, du 27 novembre 1954.

Le dialogue avec Bergson

Pendant tout le séjour d’Einstein, un leitmotiv va revenir dans les
journaux : « Le Temps n’est plus ! », « Le Temps n’existe pas ! », « Le Temps
Illusion », « ... le temps n’est qu’un songe... ». Cela montre l’intérêt que
l’on prenait alors à l’impact possible de la science sur les concepts
philosophiques et existentiels de base. [...] Henri Bergson, qui était
dans la salle 8 du Collège de France, se sentit tout particulièrement
interpellé par l’exposé d’Einstein, qui rappelait l’incidence de la
théorie de la relativité sur la notion de temps. Henri Bergson avait
centré toute sa philosophie sur une appréhension fine du passage du temps,
vécu dans sa mouvance éternelle, comme une « donnée immédiate de la
conscience ». Il fut donc très intéressé par l’intervention du physicien
Paul Langevin au Congrès international de philosophie de 1911, à Bologne,
portant sur « L’évolution de l’espace et du temps ». Dans son intervention,
Langevin résumait les bouleversements apportés par les idées d’Einstein
dans les concepts d’espace et de temps. En particulier, il y exposa le
« paradoxe des jumeaux » sous la forme de la parabole d’un voyageur enfermé
dans un boulet de canon éjecté de la Terre puis revenant vers elle à très
grande vitesse. Le voyageur ne vit que deux ans pendant son voyage, tandis
que deux cents ans s’écoulent sur la Terre. Ce comportement élastique du
temps vécu bouleverse la notion commune d’un « temps universel » rythmant le
devenir de l’Univers. Ce n’est pas au Collège de France qu’a pu
s’instaurer un dialogue entre Bergson et Einstein. Un tel échange fut
organisé une semaine plus tard, le 6 avril 1922, lors d’une séance de la
Société française de philosophie. Un compte rendu détaillé de cette séance
a été publié. Nous pouvons lire la longue intervention de Bergson dans
laquelle il essaie de résumer, devant Einstein, l’idée centrale de son
livre Durée et simultanéité, qui n’était pas encore paru. Cette idée est
la suivante : « Le sens commun croit à un temps unique, le même pour tous
les êtres et pour toutes choses... Chacun de nous se sent durer... il n’y
a pas de raison, pensons-nous, pour que notre durée ne soit pas aussi bien
la durée de toutes choses. » Cette « idée d’un temps universel, commun aux
consciences et aux choses », est-elle incompatible avec « la théorie de la
relativité, et ses temps multiples » ? Bergson affirme que non. Sa
conclusion, qui mettait un terme à une longue présentation, plutôt
obscure, de la façon dont il interprétait la notion physique de
simultanéité, laissa Einstein passablement interloqué. Celui-ci se
contenta donc de commenter qu’il n’y avait pas de raison de considérer
qu’il existât quelque chose de totalement à part de la réalité ordinaire,
et qui serait un « temps des philosophes », différent du « temps des
physiciens ». [...]

Einstein : dates clefs

1879
Naissance à Ulm (Allemagne)

1900
Diplôme de l’Ecole polytechnique de Zurich (Suisse)

1902
Recruté par l’Office fédéral des brevets de Berne (Suisse)

1905
Doctorat de l’université de Zurich ; publication de quatre
articles scientifiques majeurs, dont celui de la formule E =
mc²

1913
Professeur à l’Institut Kaiser Wilhelm, à Berlin

1916
Publication de la théorie de la relativité générale

1921
Prix Nobel de physique

1933
Victime de l’antisémitisme nazi, il quitte l’Allemagne pour
les Etats-Unis ; professeur à Princeton (New Jersey)

1955
Mort à Princeton

L’espace-temps chez Proust

Comme son cousin Bergson, Marcel Proust a centré toute son œuvre sur le
concept de temps. Mais, contrairement à lui, son appréhension de cette
notion, loin d’être à l’opposé de celle suggérée par la théorie
d’Einstein, en était remarquablement proche. Certains lecteurs de Proust,
trompés par le titre général de son œuvre maîtresse, A la recherche du
temps perdu, pensent que le concept proustien de temps est celui d’un
temps qui passe inexorablement, et dont l’homme ne peut que regretter la
fuite irréversible. Mais, en réalité, cette œuvre est sous-tendue par
l’idée que le passage du temps n’est qu’illusion, et que, parfois, l’être
humain peut avoir accès à « l’essence permanente et habituellement cachée
des choses », et sentir que son vrai moi est « affranchi de l’ordre du
temps ». Toute la Recherche du temps perdu est dirigée vers son dernier
volet, Le Temps retrouvé, où Proust dévoile sa philosophie du temps à
l’occasion d’une matinée dans l’hôtel du prince de Guermantes. Il y décrit
les hommes juchés sur les années comme s’ils étaient « juchés sur de
vivantes échasses grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des
clochers ». Autrement dit, Proust a la vision d’une réalité où le temps
s’ajoute à l’espace, comme une espèce de dimension verticale, symbolisée
dans la première partie de la phrase citée ci-dessus par l’image des
échasses. Dans cette vision proustienne, le flux temporel est aboli, et le
vrai moi, « affranchi de l’ordre du temps », peut, à l’occasion notamment
d’instants privilégiés (clochers de Martinville, arbres de Balbec...), y
jouir de l’adoration perpétuelle de la réalité. Cette vision proustienne
d’un temps immobile qui s’ajoute à l’espace comme une nouvelle dimension
verticale est très semblable à la notion relativiste d’espace-temps.
D’ailleurs, Proust était conscient de la parenté entre ses idées sur le
temps et celles issues des travaux scientifiques d’Einstein. [...]

Le parcours du centenaire

Cité des sciences et de l’industrie de la Villette (Paris
XIXe)
Une très riche exposition sur Einstein et son héritage
scientifique, du big bang aux particules élémentaires. Une
manière de comprendre le monde tel qu’il est, de l’infiniment
grand à l’infiniment petit. Des films et des interviews
d’experts viennent compléter les panneaux de textes, de photos
et d’infographies. Jusqu’à fin septembre 2005.
Rens. : 01-40-05-80-00. www.cite-sciences.fr

Observatoire de Paris (Paris XIVe)
Une série de 10 conférences prononcées par les meilleurs
spécialistes de la relativité. Prochaines interventions
prévues : le 19 avril, « De la restreinte à la générale,
l’odyssée d’Einstein », par John Stachel, de la Boston
University ; le 24 mai, « Les tests expérimentaux de la
relativité générale », par Serge Reynaud, de l’université
Paris-VI.
Inscriptions : mouette chez iap.fr

Université de tous les savoirs (Paris VIe)
A l’occasion de l’Année de la physique, l’UTLS organise en
juin et en juillet une série de 25 conférences consacrées à
tous les aspects de cette discipline, des neutrinos à
l’optoélectronique, en passant par la matière condensée et la
gravitation. Françoise Balibar interviendra le 20 juin sur le
thème « Einstein aujourd’hui ».
Rens. : 01-42-86-38-49. www.utls.fr

Dans certains manuscrits préparatoires à l’écriture d’A l’ombre des jeunes
filles en fleurs, il cite explicitement son nom : « Le visage de ces jeunes
filles (très Einstein mais ne pas le dire, cela ne fera qu’embrouiller)
n’occupe pas dans l’espace une grandeur, une forme permanente. » Enfin,
dans une lettre de 1922 à Benjamin Crémieux, il dit d’un intervalle de
temps entre le deuxième séjour à Balbec et la matinée chez Guermantes dont
il est prêt à changer la longueur : « Einsteinisons-le », et il indique que
certains anachronismes apparents dans le début de la Recherche avaient
lieu « à cause de la forme aplatie que prennent mes êtres en révolution
dans le temps ». Au vu de ce contexte, il est clair que Marcel Proust
devait suivre avec attention le déroulement de la visite d’Einstein. Il
devait lire les nombreux articles qui paraissaient dans la presse
parisienne pour rendre compte des conférences d’Einstein, ou tenter
d’expliquer ses théories. Mais, surtout, je pense que Proust a demandé à
ses amis présents à la grande conférence publique du 31 mars au Collège de
France de lui faire partager, presque en direct, l’atmosphère unique de
cette journée. Il est probable que son ami intime le physicien Armand de
Guiche y a assisté. Nous n’avons pas la liste complète des personnes
présentes, mais il est frappant de constater que, parmi le petit nombre de
noms explicitement cités, se trouvent plusieurs amis intimes de Proust. En
particulier, nous y reconnaissons les noms d’Anna de Noailles, de la
princesse Edmond de Polignac, et surtout de la comtesse Henri Greffulhe.
Cette dernière, née Elisabeth de Caraman-Chimay, était liée à Proust, et à
son œuvre, de façon multiple : elle était justement la belle-mère du duc
Armand de Guiche, qui était, depuis des années, une fréquentation de
Proust, et surtout elle servit de modèle à l’un des personnages les plus
importants de l’œuvre de Proust, la princesse de Guermantes. Il est
fascinant de penser que Proust ait pu se tenir informé de l’exposé que fit
Einstein sur la notion de temps par l’intermédiaire de la princesse ! 1922
est la dernière année de la vie de Proust, et il consacra ses ultimes
forces à terminer et à perfectionner A la recherche du temps perdu.
D’après Céleste Albaret, c’est au début du printemps qu’il reprit la
formulation de la dernière phrase du Temps retrouvé, concluant la
description de la matinée chez le prince de Guermantes. En effet, un
après-midi, vers 4 heures, Proust appela Céleste, dès son réveil, pour lui
faire part d’une « grande nouvelle » : « Cette nuit, j’ai mis le mot « fin ».
[...] Maintenant, je peux mourir. » Relisons cette phrase finale,
évocatrice de l’espace-temps einsteinien, que Proust a peut-être récrite
après avoir été informé de l’exposé que fit Einstein sur la notion de
temps par l’intermédiaire d’Armand de Guiche ou de la comtesse Greffulhe :
« Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je
ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée
s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les
hommes comme occupant une place autrement considérable que celle si
restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire,
prolongée sans mesure - puisqu’ils touchent simultanément, comme des
géants, plongés dans les années, à des époques si distantes entre
lesquelles tant de jours sont venus se placer - dans le Temps. »

Copyright Le Cherche Midi éditeur

Si vous voulez écouter Robert Mockovitch, allez à l’adresse :
http://www.lexpress.fr/info/sciences/

Puis cliquer sur le lien :

Pourquoi Einstein est si important : la réponse en vidéo de Robert Mockovitch

Documents joints

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?