Psychiatrie : Souvenirs d’un infirmier

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Jusque dans les années quarante, l’asile d’aliénés, comme on l’appelait à l’époque est un univers quasi carcéral. Les infirmières et infirmiers y subissent des conditions de travail éprouvantes, les malades des traitements inhumains.

L’histoire officielle de la psychiatrie omet d’évoquer la vie quotidienne des « asiles », préférant se cantonner à la biographie des grands psychiatres. Cet oubli est réparé en partie grâce au livre << Histoires infirmières >>, dont nous avons rencontré l’un des co-auteurs, Claude Cantini, infirmier à l’hôpital psychiatrique de Cery sur Lausanne de 1954 à 1989.

Histoires infirmières, Claude Cantini et Jérôme Pedroletti, avec la collaboration de Geneviève Haller, Editions d’En Bas, Lausanne

Psychiatrie : Souvenirs d’un infirmier

Quelle est la motivation de ce livre ?

Tout d’abord je dois préciser que j’ai terminé ma carrière d’infirmier en psychiatrie à Cery il y a 12 ans. J’ai été sollicité par Jérôme Pedroletti, qui a eu connaissance de certains de mes travaux sur la psychiatrie, qui remontent aux années septante, et qui étaient assez pionniers à l’époque. Pedroletti s’est rendu compte qu’à part les miens, il n’existait pas d’écrits infirmiers. Il s’est alors dit qu’il fallait sauver une partie de cette mémoire infirmière. Il m’a tout naturellement demandé de travailler avec lui. J’ai accepté. Nous avons alors contacté des infirmiers et infirmières retraités afin de les interviewer. Cela n’a pas été facile, beaucoup n’ont accepté que parce qu’ils me connaissaient.

Pourquoi ?

Pour certains, c’était difficile de remuer des choses dont ils avaient fait le deuil. Il y a eu des cas limite, des gens qui ont subi les foudres de l’administration. Certains avec qui j’étais très copain ont refusé, justement pour ne pas brasser les souvenirs.

Qu’entends-tu par « subir les foudres de l’administration » ?

Des mesures disciplinaires injustifiées. Je peux citer le cas d’un collègue qui était responsable d’un service qui a connu une évasion massive, la division des judiciaires, comme on les appelait, des criminels entre guillemets qui passaient une expertise psychiatrique pour voir s’ils étaient responsables ou non, eh bien ils avaient été placés dans une unité qui était notoirement connue pour être sous-équipée. Un beau jour, 4 ou 5 ont profité d’une petite déficience d’un élève infirmier qui n’aurait jamais dû être seul dans le service.

C’est le chef de la division, un infirmier, qui a été déclassé. Il a fait une dépression, puis il a dû prendre une retraite anticipée. Voilà ce que j’appelle les foudres de l’administration : quand il y a une connerie qui se passe parce qu’il y a un dysfonctionnement, par suite d’économies ou d’incompétence, c’est toujours les petits qui sont les boucs émissaires. Et chez nous, les plus petits, c’était les infirmiers.

Comment étaient-ils formés ?

Avant-guerre, les infirmiers, garçons de ferme ou chômeurs de la crise de 29, étaient recrutés d’abord en fonction de leur gabarit. C’est le volume musculaire qui tenait lieu de formation. Des cours volontaires, c’est-à-dire que les infirmiers pouvaient prendre sur leur temps libre, ont été peu à peu organisés. Ensuite, les infirmiers furent engagés avec l’obligation de suivre ces cours sur temps libre. Et ce n’est qu’après la guerre qu’une réelle formation, sur temps de travail en cours d’emploi, a été mise en place. Beaucoup de ces infirmiers formés « sur le tas » faisaient preuve d’une grande humanité envers les malades, et avaient une appréhension plutôt fine de la psychiatrie.

Peux-tu nous parler du personnel de Cery ?

Quand j’y suis arrivé, les autres collègues m’ont demandé si j’étais pistonné. En effet, j’étais le premier étranger, chez les hommes, à être engagé. Chez les femmes, c’était un peu différent, car quelques années auparavant, il y avait eu une crise de personnel. Les dirigeants avaient alors engagé des infirmières qui venaient des vallées vaudoises du Piémont, la région protestante de l’Italie, qui parlaient un patois proche du français. A partir de la fin des années cinquante, on a engagé plus d’infirmiers étrangers, italiens, français, mais surtout des Portugais. Au Portugal, il existait déjà une formation en psychiatrie, qui avait été dirigée à l’origine par des Suisses sur mandat de l’OMS. La formation étant identique, on pouvait les engager sans problème.

Mais il a fallu en arriver à des ordres écrits, car il y a eu passablement de malentendus linguistiques. Il faut relever que certains médecins aussi étaient étrangers. Mais quand il y avait erreur, c’était, bien entendu, toujours la faute des infirmiers. C’est pourquoi nous avons exigé que tous les ordres soient écrits. Malheureusement, concernant les problèmes du travail, les gens faisaient souvent le poing de la poche. C’est en 1946 que le premier « syndicat » a été créé, en opposition à une Association du personnel qui était plutôt une amicale. Toutes les améliorations des conditions de travail mais aussi de salaire et de formation ont été obtenues suites à des luttes menées par le personnel. Il y a même eu une grève en 1919, suite à laquelle les « meneurs » ont été licenciés.

Dans ton livre, on apprend l’existence de traitements plutôt étonnants.
Tout d’abord, il faut dire que jusqu’à une époque récente, la psychiatrie ne faisait que calmer les malades. Il n’y avait pas de traitement proprement dit. Ainsi, pour « calmer » les malades agités et violents, les schizophrènes paranoïdes par exemple, on a inventé les cellules à varech.

C’était des cellules nues, équipées uniquement d’un écoulement pour l’urine, dans lesquelles on enfermait le malade, avec une bonne quantité d’algues, le varech. Le matin, deux infirmiers emmenaient le malade à la douche tandis qu’un troisième nettoyait la « litière » de varech, à la fourche, comme à l’étable. En fait, cela n’avait pour seul but que d’empêcher le malade de se blesser. Le varech est un bon amortisseur.

Mais certains médecins ont quand même cru bon de se justifier en théorisant sur les prétendues vertus calmantes du varech. Les électrochocs avaient aussi un caractère punitif.

Au début de ma carrière, j’en ai vu effectuer « à sec », c’est à dire sans anesthésie, en éveil, à des érotomanes par exemple. C’était aussi très éprouvant pour le personnel, peut-être plus que pour le malade. Je me souviens d’un patient qui, à la sortie du coma consécutif à l’électrochoc, m’avait demandé "C’est qui le salaud qui m’a giflé ?

En fait, beaucoup de médicaments ou de traitements psychiatriques ont été découverts absolument par hasard, c’est le cas du Largactil, à l’origine destiné à soigner le hoquet et de l’insulinothérapie.

La malariathérapie, il s’agissait de « soigner » les symptômes des syphilitiques en leur inoculant la malaria, dont les fortes fièvres étaient censées détruire le tréponème de la syphilis. Déontologiquement, c’était aberrant.

Cela vaut la peine de savoir que l’idée des électrochocs est venue à un médecin romain lorsqu’il visitait un abattoir, dans lequel on « endormait » les cochons à l’électricité.

Il y a eu des médecins sadiques, qui ont inventé des traitements délirants, par exemple un psychiatre, dont l’hypothèse était « la folie giratoire ».

Il a eu l’idée de renverser le sens de la circulation sanguine dans le cerveau en utilisant la force centrifuge. Son traitement consistait donc à attacher le malade sur une chaise qui tournait. Comme il est dit dans le livre, l’arrivée des neuroleptiques au milieu des années cinquante a permis d’abandonner toute une série de traitements barbares.

Maintenant, on parle des neuroleptiques comme d’une camisole chimique.
Et on a tout à fait raison, car on a abusé des neuroleptiques. Je me souviens qu’on en injectait tellement que littéralement le liquide giclait des fesses des malades ! Malgré cela, les neuroleptiques ont permis à certains malades de retrouver une vie plus humaine. Certains ont même pu sortir de Cery la journée, et cela a aussi permis que les malades et les infirmiers développent de véritables relations humaines. Du côté des infirmiers, les neuroleptiques coïncident avec une valorisation de la profession : on devenait vraiment des soignants, pas seulement des gardiens et des nettoyeurs.

L’asile de Cery est construit en 1873. En Suisse, deux autres asiles (Burghölzli, Zurich et Königsfelden, Argovie) sont construits en 1870 et 1872. Comment expliquer cette coïncidence ?

Je pense que c’est une conséquence de la révolution industrielle et de la profonde mutation sociale qui en découle. Avant la révolution industrielle, la société est principalement rurale, et le malade mental aussi bien que l’handicapé sont intégrés à la vie communautaire. Dans une certaine mesure, ils participent aux travaux agricoles. La nouvelle forme de travail qu’impose l’industrialisation interdit leur participation. C’est aussi au milieu du XIXe siècle que sont mises en place de réelles politiques de santé publique, avec l’ouverture d’hôpitaux publics, d’asiles, etc.

Propos recueillis par T.K.& F. M.

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