Pourquoi arrêter de fumer ?

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« Le premier jour de mes vacances, j’arrête de fumer. » Il n’est plus besoin de se donner des raisons, la nécessité d’en finir semble s’imposer d’elle-même comme une réalité qu’il faut accepter et partager avec les autres. Même la peur du cancer n’est qu’une piètre motivation au regard des conventions qui nous conduisent à reconnaître qu’au fil du temps de plus en plus gens cessent de fumer.

Pourquoi arrêter de fumer ?

Le moralisme hygiéniste qui interdit la cigarette relève de la convention et de la haine de soi.

Par Henri-Pierre JEUDY
mercredi 29 juin 2005
Henri-Pierre JEUDY sociologue au CNRS.

« Le premier jour de mes vacances, j’arrête de fumer. » Il n’est plus besoin de se
donner des raisons, la nécessité d’en finir semble s’imposer d’elle-même comme
une réalité qu’il faut accepter et partager avec les autres. Même la peur du
cancer n’est qu’une piètre motivation au regard des conventions qui nous
conduisent à reconnaître qu’au fil du temps de plus en plus gens cessent de
fumer. L’usage de la cigarette est frappé d’anachronisme. On a retiré la
cigarette de la main de Sartre sur sa photographie retouchée, non pour respecter
la loi Evin, mais pour abolir la mode d’une époque révolue. Il n’y a pas si
longtemps, la cigarette était encore une arme de séduction. Elle est devenue une
arme de mort. Les volutes de fumée envoyées devant le visage de l’autre, la
manière de tenir sa cigarette sur le bord des lèvres étaient des gestes
charmeurs, et le timbre de la voix du fumeur envoûtait. Qu’on revisite
l’histoire en retirant toutes les cigarettes des mains et des bouches des stars
du XXe siècle, voilà bien une attitude moraliste qui outrepasse toutes les
raisons sanitaires.
Personne ne peut ignorer les dangers que provoque le tabac. Les informations
morbides qui circulent quant à la destruction évidente des autres et de soi-même
ne semblent laisser aucune place à cette éventualité rassurante pour le fumeur
que l’herbe à tous les maux contiendrait quelque effet bénéfique. Les risques de
cancer sont si probants que de telles informations semblent se transformer tout
naturellement en interdits. Comment extraire encore une cigarette de son paquet
quand il est écrit sur l’emballage : fumer tue ? Vous n’avez ni l’intention de
vous suicider ni celle de commettre un meurtre. Le principe de cette affirmation
péremptoire est de vous convaincre que vous ne choisissez pas, que vous êtes une
victime consentante du travail de la mort. Vous imaginez être libre en fumant
votre cigarette, mais seul a acquis la fierté de sa liberté celui qui ressent
combien il a vaincu le pouvoir de la mort en cessant de fumer.
Pour respirer à pleins poumons, en été, il faudrait abandonner définitivement
cette habitude d’aspirer quelques bouffées de fumée qui font tousser, qui font
aussi penser que la mort rôde. Et, pour reconquérir une santé menacée, il
faudrait en finir avec cette croyance en un plaisir qui n’est autre qu’un
artifice meurtrier. Au fond, la convention, plus forte que la loi elle-même,
triomphe avec l’idée d’un partage communautaire de la survie puisqu’il reste
difficile de se donner une raison objective d’arrêter de fumer. Pourtant l’idée
d’une survie meilleure n’est pas réjouissante, les impératifs sanitaires se
traduisent toujours par des restrictions des plaisirs de vivre. Il faudrait donc
pouvoir accepter joyeusement des obligations mortifères pour survivre dans les
meilleures conditions. Si l’ambiance contemporaine est au moralisme hygiéniste,
ce qui devient insupportable, c’est le totalitarisme que celui-ci représente
dans la vie quotidienne. L’autorisation de consommer des cigarettes dans un box
réservé à cette fonction, si elle limite les effets nocifs de la tabagie, laisse
croire aux fumeurs qu’il peut toujours avoir un instant d’apaisement en
répondant à son envie comme on satisfait un besoin pressant. Car le fumeur est
accusé de s’approprier abusivement l’espace public. En ce sens, la loi Evin a
réussi son objectif : l’espace public ne peut plus être tenu pour un espace
fumeur. Mais toute la question du clivage entre public et privé demeure : dans
quelle mesure le fumeur peut-il légitimement réclamer son espace pour fumer ?
S’il est « porteur de la mort », il faut qu’il le reconnaisse, et qu’il s’exclue
lui-même.
Dans tout manuel qui explique comment arrêter de fumer, il est toujours fait
appel à la honte de soi. Je dois en quelque sorte me détester quand je suis en
train de fumer, ce n’est pas l’horreur du goût du tabac que je dois avoir, mais
c’est la honte de moi-même quand j’ai la cigarette sur le bord des lèvres. Il
faut avoir horreur de « soi fumant » pour cesser de fumer. Mais cette horreur
suppose que toute la période de la vie durant laquelle j’ai fumé devienne le
cauchemar de mon existence. Si je cesse de fumer, je suis censé me retrouver
moi-même, et découvrir, après avoir souffert pendant des semaines de sevrage,
une sérénité qui me délivre de l’addiction. Et puis, autour de moi, je les vois
s’arrêter, je finis par devenir le dernier Mohican de la cigarette, le primitif
incapable d’abandonner son rituel favori. Ce n’est pas la peine de me rebattre
les oreilles avec des menaces quant à mon avenir compromis. Si la dépendance est
bien visible, elle reste pourtant la source d’un comportement ambivalent parce
qu’elle provoque autant l’angoisse qu’elle l’apaise. Sans doute est-ce pour
cette raison que la dernière cigarette reste l’avant-dernière. Je la fume en
pensant m’affranchir de ma dépendance, et, en même temps, je l’apprécie plus que
jamais parce qu’elle devient mon ultime plaisir. On fume souvent une cigarette
pour calmer le stress, mais on fume aussi pour fêter une victoire sur
l’angoisse. La liberté n’est pas le contraire de la dépendance. Ce serait trop
simple ! Bien des gens ne fument pas de manière machinale, chaque cigarette
s’accompagne d’une pensée, d’une image, ou même du plaisir qu’on éprouve à ne
plus penser. Le geste de fumer est pris par celui qui le fait pour un acte
existentiel. Même si c’est une pure illusion, la cigarette paraît toujours être
une source de stimulation intellectuelle. Il y a un jeu complexe entre le fait
de tenter de s’arrêter et fumer cette cigarette qui pourrait bien être la
dernière, mais qui ne l’est pas. Ce jeu n’en finit pas : penser à s’arrêter de
fumer entraîne un questionnement constant sur notre rapport au monde, à la vie,
aux autres, à la mort, l’angoisse...
Fumer peut apparaître comme une pratique autoérotique. Une sorte de repli sur
soi-même. Un repli dont chacun a besoin, mais qui pourrait se faire autrement
qu’en fumant. C’est aujourd’hui cette obscénité du fumeur qui fait l’objet d’un
opprobre. Les manières de s’arrêter, l’usage de substituts sont révélateurs
d’une oralité inconvenante puisque rendue publique. C’est le passage d’une
gestualité séductrice à une compulsion de manies que la volonté d’en finir
exacerbe. Le recours à un vaccin, supposant que l’addiction soit la conséquence
d’un mécanisme purement biochimique, permet, semble-t-il, de traiter l’addiction
sans se préoccuper de ses aspects existentiels. Mais les raisons de l’addiction
peuvent-elles être écartées comme de purs artifices ? Un tel système
thérapeutique paraît trop manichéiste quand la dépendance est prise pour le mal
absolu. Et puis cette dépendance, en bien d’autres circonstances, dans le
travail par exemple, ou chaque fois qu’elle se glisse au cœur d’une passion,
n’est-elle pas prise pour l’expression d’un superbe trompe-l’œil de notre
liberté ?
Sans doute est-il préférable de faire comme tout le monde. S’arrêter de fumer
pour répondre à la seule opportunité des conventions, sans chercher la moindre
motivation, parce que c’est dans l’air du temps que de respirer à pleins
poumons.
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