Matière et Esprit

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Matière et Esprit

Depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, la science, sous l’empire du
matérialisme de Marx, nous a progressivement imposé une vision
entièrement matérialiste du monde, en particulier de la médecine et du
fonctionnement de notre corps. Dans cette perspective matérialiste, le
cosmos est entièrement réduit à des interactions de matière, l’Esprit
n’existe pas et les idées ne sont qu’un produit du cerveau, donc de la
matière. A telle enseigne que le professeur de neurophysiologie au
Collège de France, Jean-Pierre Changeux, n’hésite pas, dans son
ouvrage, « L’Homme neuronal » (Fayard/Pluriel, 1983), à réduire la
conscience au « système de régulations en fonctionnement » de
l’encéphale. Il précise : « Les opérations sur les objets mentaux et
surtout leurs résultats, seront « perçus » par un système de surveillance
composé de neurones très divergents, comme ceux du tronc cérébral, et
de leurs réentrées. Ces enchaînements et emboîtements, ces « toiles
d’araignée », ce système de régulations fonctionneront comme un tout

Doit-on dire que la conscience « émerge » de tout cela ? Oui, si l’on
prend le mot « émerger » au pied de la lettre, comme lorsqu’on dit que
l’iceberg émerge de l’eau. Mais il nous suffit de dire que la
conscience est ce système de régulations en fonctionnement. L’homme n’a
plus rien à faire de l’Esprit. Il lui suffit d’être un homme neuronal
 ». Il lui suffit donc de faire soigner le dysfonctionnement de ses
neurones ou de ses cellules, considérés comme des objets matériels dans
le fonctionnement desquels l’esprit n’intervient d’aucune manière.

On comprend bien pourquoi les esprits scientifiques n’admettent pas
d’autre réalité que la matière. C’est parce que la matière est physique
et « quantifiable » : c’est-à-dire qu’on peut la voir, la mesurer et
analyser les interactions des molécules qui la constituent. Alors que
l’Esprit - les idées, la pensée, la psychologie - ne l’est pas parce
qu’il est entièrement abstrait ou métaphysique (il se situe au-delà de
la physique visible et mesurable). C’est ce qui fait dire aux
scientifiques qu’ils savent de quoi ils parlent et que les psychologues
ne savent pas de quoi ils parlent.

Mais, lorsque Shakespeare montre comment Roméo et Juliette, sitôt
qu’ils s’aperçoivent, au bal des Capulet, sont foudroyés l’un par
l’autre, la physique est incapable de nous dire comment et pourquoi. Il
n’y a aucun échange d’atomes et d’électrons entre eux. Cependant nous
savons tous de quoi Shakespeare nous parle : l’amour et le coup de
foudre. Certes, des biologistes et des neurophysiologistes, comme
Jean-Didier Vincent et Jean-Pierre Changeux, vont nous expliquer qu’il
se produit alors, dans le cerveau de Roméo et de Juliette, une forte
décharge de lulibérine et que c’est la raison pour laquelle ils tombent
amoureux l’un de l’autre. Bref, l’amour n’est qu’une décharge de
lulibérine ! Que l’attraction entre deux êtres s’accompagne de la
production d’une hormone, la lulibérine, nous n’en doutons pas. Mais,
pour que la décharge de lulibérine soit la cause du coup de foudre
entre les deux jeunes amants, il faudrait nous expliquer pourquoi elle
se produit. Soutenir, par exemple, que la lulibérine connaît Roméo et
Juliette et qu’elle sait qu’ils doivent être foudroyés l’un par
l’autre, peut-être pour permettre à Shakespeare d’écrire ce drame
somptueux et bouleversant. Mais, d’évidence la lulibérine n’a pas la
moindre idée des deux jeunes gens. La biologie n’explique en rien la
raison de la production de cette hormone. Quant à nous, nous savons
bien que Roméo et Juliette sont foudroyés par l’amour parce qu’ils se
sont spontanément reconnus et identifiés, l’un et l’autre, comme les
deux moitiés d’un même être. On appelle « coup de foudre » cette
identification spontanée de deux êtres parce qu’il s’agit bel et bien
d’un échange d’information magnétique des deux corps qui fait que les
deux esprits se reconnaissent instantanément comme partie l’un de
l’autre. Mieux, nous savons très précisément de quoi il s’agit, car
nous en avons tous fait l’expérience, comme tous les hommes et le
cosmos lui-même, et ceci longtemps avant que la science n’existât et
qu’il fût établi que le coup de foudre s’accompagne d’une décharge de
lulibérine qui n’est pas la cause du coup de foudre mais son symptôme.

Soutenir que Roméo et Juliette sont foudroyés l’un par l’autre parce
qu’ils ont tous deux produit de la lulibérine n’explique en rien
pourquoi cette production de lulibérine a eu lieu. La cause de cette
production est magnétique et électromagnétique et elle relève des
phénomènes d’attraction et de répulsion des champs magnétiques,
c’est-à-dire de la psychologie.

Prenons un observateur spatial scientifique qui ne pourrait voir que
les automobiles, sans distinguer le conducteur qui les pilote. Il
verrait que ces automobiles sont capables de se mouvoir par
elles-mêmes, d’accélérer, de virer à droite et à gauche, de faire
marche arrière, de freiner, de s’arrêter. Il en conclurait que les
automobiles peuvent se mettre en mouvement, accélérer, reculer, freiner
et s’arrêter parce qu’elles ont un moteur, qu’elles peuvent tourner
parce qu’elles possèdent un volant et des roues. Il affirmerait donc
que les automobiles sont automobiles parce qu’elles possèdent une
capacité de mouvement et que rien d’autre que cela n’explique leur
automobilité.

Mais nous savons bien, quant à nous, que rien de tout cela n’est vrai.
Car, s’il n’y avait pas de pilote dans l’automobile, aucune automobile
ne serait capable de se mouvoir. L’automobile ne se meut que parce
qu’un conducteur, doué d’un esprit, d’une volonté et d’une psychologie,
la pilote - même si c’est par téléguidage. Et, s’il n’y avait pas eu
d’hommes, certes doués d’un corps matériel mais aussi - et surtout -
d’un esprit capable de concevoir l’automobile, aucune automobile
n’aurait jamais vu le jour. Pour la simple raison que, pour construire
une automobile, si élémentaire soit-elle - comme par exemple le fardier
de Cugnot -, il faut d’abord avoir conçu la théorie de l’automobile. Or
la théorie de l’automobile n’est pas de la matière. La théorie de
l’automobile - comme de tout objet quel qu’il soit - est un ensemble
d’idées. Or les idées ne sont pas de la matière, même si la théorie
d’un objet matériel quelconque s’applique à des éléments matériels (par
exemple roues, volant, transmission, moteur, etc.). Cette loi,
invariante et universelle, s’applique aux plus élémentaires des objets
matériels, qu’il s’agisse des outils fabriqués par les animaux ou les
primates, des barrages construits par les castors, des nids construits
par les oiseaux, des premières huttes fabriquées par les
Australanthropes et, plus généralement, de tout artefact quel qu’il
soit. Nous sommes alors fondés à en conclure qu’aucun objet matériel,
quel qu’il soit, ne saurait exister sans la théorie préalable de cet
objet, quelque élémentaire ou complexe qu’il soit.

Telle est la loi qui gouverne tous les artefacts, c’est-à-dire les
objets artificiels fabriqués par les êtres vivants. Or, si les
artefacts ont besoin, pour exister, de la théorie même de leur
constitution ou de leur organisation, il n’y a aucune raison pour
qu’elle ne s’applique pas également aux objets naturels - particules
atomiques, atomes, étoiles, biosphères et galaxies. Que les objets
naturels aient une organisation ou une constitution, c’est là une
évidence puisqu’on peut la décrire, donc décrire les objets naturels et
décrire les éléments qui les constituent et dire la loi qui les
articule. Mieux, on peut faire la description mathématique des objets
naturels - tout comme celle des objets artificiels -, ce qui prouve
bien que les objets naturels ont leur théorie aussi bien que les
artefacts. Or la théorie et, par conséquent, la constitution des objets
naturels - particules, atomes, étoiles, galaxies - est Mathématique,
tout comme celle des objets artificiels. Or la Mathématique n’est pas
de la matière. La Mathématique est l’ensemble potentiel de toutes les
idées pures, abstraites et, par conséquent, métaphysiques possibles du
monde. Et il se trouve que la Mathématique est donc le langage pur et
parfaitement abstrait qui permet de bâtir les théories abstraites de
tous les objets du monde et même de décrire tout le cosmos, pour la
simple raison que le cosmos est entièrement construit selon des modèles
mathématiques qui sont la théorie même du cosmos.

Nous sommes donc fondés à tirer la conclusion que l’existence d’objets
matériels, aussi bien naturels qu’artificiels, est inexplicable sans la
théorie préalable ou concomitante de ces objets. La théorie de tout
objet, quel qu’il soit, étant constituée par des idées qui ne sont pas
de la matière, l’existence de tout objet, quel qu’il soit, est
inexplicable par la seule existence de la matière. Donc les objets
matériels ne peuvent s’expliquer que par l’existence préalable ou
concomitante des idées qui constituent la théorie ou, plus précisément,
la constitution même de ces objets. Rien ne peut donc exister sans la
loi de sa propre constitution ou, plus simplement, sans sa propre
constitution qui est la loi ou la théorie qui définit l’organisation de
l’objet.

Bref, pas plus qu’une hutte, une automobile, une commode Louis XV, une
société ou la République française, la matière - particules, atomes,
étoiles, systèmes solaires, ADN, cellules biologiques, bactéries, etc.

  • ne saurait exister sans sa propre constitution, c’est-à-dire sans la
    loi qui l’organise, à savoir les idées qui forment la théorie même de
    la matière.

Que l’esprit humain puisse créer des théories mathématiques, c’est une
évidence qu’aucune personne sensée ne saurait récuser. On a même
démontré que le cerveau humain ne faisait rien que des opérations
mathématiques, même quand il fait de la poésie. Il n’y a donc rien
d’étonnant à ce qu’il soit capable de construire des artefacts - des
objets matériels artificiels - puisqu’il est capable de concevoir la
théorie abstraite ou la constitution de ces objets. Beaucoup d’animaux
en sont également capables - primates, oiseaux, castors, etc. Nombre de
biologistes et de neurophysiologiques, comme Jean-Pierre Changeux,
prétendent que la Mathématique - qui est, répétons-le, une abstraction
pure et l’ensemble potentiellement infini de toutes les idées pures et
abstraites possibles du monde - est une pure invention du cerveau
humain et qu’elle n’a aucune existence objective dans le cosmos et
qu’elle n’existait donc pas avant que l’homme ne l’eût inventée.
Einstein lui-même et Henri Laborit pensaient que la Mathématique est
une création du cerveau humain.

Il se trouve que le cosmos est lui-même capable de construire des
objets naturels selon des modèles mathématiques et qu’il a construit
des objets naturels, dès son apparition, près de 12 milliards d’années
avant que n’apparaissent les animaux et les hommes, quelques milliards
d’années avant que n’apparaissent les premières cellules biologiques.
Ces premières cellules biologiques ont été construites par le cosmos
avant même que tout cerveau bio-atomique, si élémentaire fût-il,
n’apparaisse puisque les cerveaux, les animaux et les hommes ont été
construits à partir de ces cellules. C’est donc, à l’évidence, que le
cosmos utilisait la Mathématique quelque 12 milliards d’années avant
que l’homme ne l’eût inventée et qu’il l’a utilisée pour construire,
outre les cellules biologiques, tout l’arbre de l’évolution des êtres
vivants jusqu’à l’homme. Forcément puisque touts les objets du cosmos
et le cosmos lui-même sont construits selon des modèles mathématiques !

Or, si le cosmos utilisait et même construisait des modèles
mathématiques, dès son apparition, c’est qu’il connaissait le langage
mathématique, dès son apparition, quelque 12 milliards d’années avant
celle de l’homme. S’il l’ignorait, il ne pouvait produire aucune
théorie et ne pouvait donc constituer aucune objet du monde, quel qu’il
fût, ni même se constituer lui-même puisqu’il ne pouvait pas lui-même
se produire sans la loi de sa constitution. C’est donc l’évidence que,
dès son apparition, le cosmos connaissait la Mathématique, sans
laquelle il n’aurait pas pu produire la loi de sa propre constitution.

Il se trouve que la Mathématique - qui est bien un langage pourvu de sa
syntaxe - est totalement abstraite, donc totalement métaphysique et
qu’elle n’est, par conséquent, pas de la physique ni de la matière.
Conclusion : la Mathématique, étant l’ensemble potentiellement infini
des idées pures, n’est pas de la matière physique et que, en tant
qu’ensemble de toutes les idées pures, elle est l’Esprit.

Donc, au contraire de ce que soutient Jean-Pierre Changeux, non
seulement l’homme mais encore le cosmos et toute la matière qu’il
contient n’ont jamais eu affaire qu’à l’Esprit.

Auteur : Richard Sünder
http://www.pansémiotique.com

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