LES GRANDS ESPRITS ONT TOUJOURS TORT

Ambroise Paré (1510-1590) Chirurgien « tout terrain »

Au milieu du XVIe siècle, tout bon chirurgien se doit de connaître
le latin. La connaissance de cette noble langue était indispensable
pour aspirer à une carrière érudite, tous les ouvrages savants étant
rédigés en latin.

Pourtant Ambroise Paré, cet homme qui a donné son nom à de nombreux hôpitaux en France et à l’étranger jusqu’en Asie et en Afrique, et dont le nom a été dédié à quantité de rues dans toute la France, savait à peine lire et écrire à 16 ans.

Cet autodidacte est cependant considéré de nos jours comme le père de la chirurgie moderne

Extrait du livre

LES GRANDS ESPRITS ONT TOUJOURS TORT


DE JEAN-BAPTISTE GIRAUD

Editeur : Moment - Extrait téléchargé et disponible sur www.evene.fr

Ambroise Paré
(1510-1590)
Chirurgien « tout terrain »

Au milieu du XVIe siècle, tout bon chirurgien se doit de connaître
le latin. La connaissance de cette noble langue était indispensable
pour aspirer à une carrière érudite, tous les ouvrages savants étant
rédigés en latin. Pourtant Ambroise Paré, cet homme qui a donné
son nom à de nombreux hôpitaux en France et à l’étranger jusqu’en
Asie et en Afrique, et dont le nom a été dédié à quantité de rues dans
toute la France, savait à peine lire et écrire à 16 ans. Cet autodidacte
est cependant considéré de nos jours comme le père de la chirurgie
moderne. Comment ce fils de coffretier né en 1510 à Bourg-Hersent,
en Mayenne, est-il passé de marmiton à simple barbier, avant de se
voir nommer barbier-chirurgien de quatre rois et d’une reine de
France, après avoir affronté tout ce que l’Académie de médecine
comptait de sommités et échappé aux pires sanctions ?

En ce début de XVIe siècle, les barbiers ne se contentaient pas de
tailler du poil. Les luttes corporatistes allaient déjà bon train. Les
chirurgiens du collège de Saint-Côme, sommet de la pyramide du
savoir médical, détestaient les médecins, qui eux-mêmes méprisaient
les barbiers. Personne ne voulant se salir les mains, c’est
donc aux barbiers que revenaient les tâches ingrates de petite chirurgie
 : panser les plaies, soigner les ulcères, inciser les abcès.
Dans les pièces de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, les savants
médecins raillés par l’auteur font exécuter les saignées…

Le père d’Ambroise Paré l’avait placé chez un chapelain censé
faire son éducation. Mais l’homme de foi, trouvant la pension
insuffisante, fit l’impasse sur l’enseignement du latin et du grec et se
servit du jeune homme comme d’un domestique. Marmiton à 14 ans,
apprenti-barbier à 16 chez son frère Jean, Ambroise décide de monter
à Paris vers l’âge de 20 ans pour suivre les cours gratuits d’anatomie
et de médecine de la Faculté. Il entre comme aide-chirurgien-barbier
à l’Hôtel-Dieu. Pendant trois ans, dans ces salles insalubres et
grouillantes, il voit passer tout ce que les malades et les cadavres
comptent d’affections ignobles et pestilentielles. Pas dégoûté,
Ambroise cultive ainsi sa connaissance de l’anatomie, de la
médecine et de l’urgence. En 1536, il pourrait obtenir son titre de
maître-chirurgien, mais il lui faut débourser 72 sols et 6 deniers
parisis qu’il ne possède évidemment pas. Le plus simple pour exercer
son art est donc encore d’entrer au service d’un colonel d’infanterie,
en l’occurrence le duc de Montejan. Il faut dire que François Ier est un
excité de la conquête (1515, Marignan !). Pour Paré, c’est le début
d’une longue carrière de chirurgien militaire.

En 1537, il suit le duc au siège de Turin, en Italie, où le champ
de bataille du Pas de Suse fait office pour lui de laboratoire
d’expérimentations. Jusqu’alors, pour traiter les blessures par
arme à feu, Ambroise Paré, comme les autres, versait de l’huile
bouillante avec des caustiques (on pensait que la poudre était
empoisonnée), avant de cautériser au fer rouge. On se demande
ce qui, de la blessure ou du remède, était le plus douloureux pour
les pauvres soldats... Un jour, à court d’huile, il élabore un
onguent pour soigner ses blessés coûte que coûte : un mélange
de jaune d’œuf pour la texture, d’huile de rosat (obtenue grâce à
la macération de pétales de roses) pour apaiser la douleur, et de
térébenthine pour nettoyer la plaie. Il applique sa mixture sur les
blessures de ses patients, cobayes malgré eux, et passe une nuit
d’angoisse, persuadé qu’il est en train d’achever les soldats. Au
matin, il découvre que les blessés soignés avec son onguent ont
dormi comme des bébés, alors que ceux qui ont hérité des
dernières louches d’huile bouillante souffrent le martyre. C’est
le début d’une grande carrière de chercheur en médecine
fondamentale.

En 1541, Ambroise Paré revient à Paris, obtient son titre de
maître-barbier chirurgien et se marie. Il reprend les campagnes
militaires, au service cette fois du comte de Rohan. L’envie de
comprendre le corps humain pour mieux le soigner le démange.
Il met en œuvre des techniques révolutionnaires, comme la
ligature des artères après amputation, plutôt que la cautérisation
au fer rouge, en s’exerçant sur des soldats amputés. Mais la
communauté des savants et chirurgiens ne partage pas
l’admiration suscitée par cet autodidacte. Le premier conflit avec
le corps médical éclate en 1545 quand il publie en français
la Méthode de traiter les plaies faites par arquebusades et autres
bastons à feu et de celles qui sont faites par flèches, dards et
semblables. La Faculté de médecine réclame sa tête, ou du moins
son diplôme pour lui retirer tout droit d’exercer, parce qu’il ne
s’est pas soumis à l’usage ancestral de publier tout mémoire,
toute communication scientifique en latin. L’affaire arrive aux
oreilles du bon roi François Ier. Protecteur des arts et des lettres,
il lui apporte son soutien officiel, le rendant par là même
intouchable. Sauvé !

Paré ignore le mépris des savants et repart en guerre en 1552.
Il a toujours autant soif de découvertes et d’innovations et il
bénéficie du soutien inconditionnel de plusieurs rois de France
après François Ier. Henri II le nomme « chirurgien du roi » et
l’envoie dans les villes assiégées par les troupes de l’empereur
Charles-Quint. Carrière à risque puisqu’il est fait prisonnier en
1553 à Hesdin, dans le Pas-de-Calais.

Le chirurgien ne se démonte pas. Il joue du bistouri sur un gouverneur espagnol qui traîne un ulcère à la jambe, le guérit, et gagne sa libération sans
rançon ! De retour à Paris, il livre de précieuses informations au
roi sur le camp adverse et obtient son titre de docteur en chirurgie
grâce à Henri II qui le dispense des épreuves de latin et l’autorise
à rédiger sa thèse en français. Les savants frisent l’apoplexie
devant tant d’audace et de vulgarité. Mais Ambroise Paré est
talentueux et rien n’est plus important aux yeux de ses
protecteurs éclairés, même quand il ne parvient pas à les sauver
de la mort. Henri II disparaît en 1559 (blessé mortellement au
cours d’un tournoi), suivi de près par François II (sa santé fragile
n’a pas résisté à une infection de l’oreille) qui n’aura régné que
17 mois. Les détracteurs de Paré lancent la rumeur que c’est lui,
ce protestant supposé – nous sommes à l’époque des guerres de
religions – qui a empoisonné le roi. Catherine de Médicis, mère
du défunt roi, régente de France, lui renouvelle sa confiance en
le nommant premier chirurgien de son autre fils Charles IX qui
accède au trône la même année.

Au sommet de sa gloire et de sa fortune, Paré jongle entre les
campagnes militaires, sa clientèle privée et l’écriture de ses
ouvrages, toujours sous les feux nourris des attaques de ses pairs.
En 1575, il publie ses Œuvres complètes avec les figures et
portraits tant de l’anatomie que des instruments de chirurgie et
de plusieurs monstres, dans lesquelles il accuse les praticiens de
s’occuper davantage à dire le latin qu’à exercer sur le terrain. La
Faculté veut en interdire la vente, mais le soutien du roi – notons
au passage la constance et la clairvoyance des souverains qui lui
accordent leur confiance – est plus fort que la hargne des savants.

Il fait graver sur tous ses écrits une maxime latine, comme un
pied de nez à ses détracteurs, « Labor improbus omnia vincit » :
« Un travail acharné vient à bout de tout. » Ses Œuvres sont un
magistral recueil de connaissances. Il y parle de chirurgie,
d’obstétrique, de pharmacie, de diététique et même de soins
dentaires. II s’attaque aux superstitions et aux remèdes de
charlatans. Pas un seul des praticiens de l’époque n’est épargné,
et ses détracteurs multiplient les pamphlets destinés à le
discréditer. Son bon sens, sa curiosité, son refus des idées reçues
et les soutiens motivés par cet état d’esprit lui ont permis de tenir
à l’écart la Faculté de Médecine. Il meurt en 1590 après avoir jeté
les bases de la médecine moderne. Revanche ultime de
l’autodidacte qui prouve qu’une expérience de terrain menée par
une tête bien faite vaut plus qu’une tête bien pleine… de latin.

Éditeur : Moment
Avec l’autorisation de l’éditeur pour www.evene.fr