Le laboratoire « Big Brother » de NEC

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Pour encourager l’innovation et comprendre comment naissent les bonnes idées, NEC crée un laboratoire dans lequel les chercheurs sont surveillés par des procédés de haute technologie.

On savait déjà qu’un employeur peut lire les e-mails de ses employés et contrôler chaque clic de souris. Mais que se passera-t-il quand la surveillance se fera au-delà de l’écran d’ordinateur ?

Cela ressemble à un cauchemar digne de George Orwell, et pourtant NEC a sauté le pas. L’entreprise japonaise en est persuadée, l’écoute discrète de ses chercheurs autour de la machine à café ou lors de leurs séances de brainstorming, voire la connaissance de leurs lectures personnelles, tout cela peut aider l’entreprise à devenir leader dans le domaine de l’innovation high-tech. C’est en parfaite conscience que la société japonaise est passée à l’acte en créant le Computers & Communications (C&C) Innovation Research Lab (Laboratoire de recherche et d’innovation informatique) sur un site en périphérie de la ville japonaise de Nara.

Pour NEC, le gros de l’opération a consisté à câbler un réseau high-tech dans un laboratoire tout en le truffant de caméras de surveillance, de micros et de capteurs. Deuxième étape de l’opération : inviter des chercheurs du monde entier à venir y travailler. Certains objecteront une atteinte à la vie privée, mais les dirigeants de NEC affirment que des mesures de prévention ont été prises pour rassurer ceux qui craignent un environnement de type « Big Brother ».

L’innovation ouverte

Keiji Yamada, responsable du laboratoire et à l’origine de ce concept, explique que l’entreprise espère rassembler les fichiers audio, vidéo et d’autres données afin de mieux comprendre comment émergent les idées.

Les dirigeants de NEC n’ont pas voulu révéler le coût financier de leur projet ni le nombre de chercheurs qui seront affectés au laboratoire, et rien n’a été clairement formulé. Mais ils précisent que la mission des chercheurs sera de développer des ordinateurs en réseau de future génération et de faire d’autres découvertes technologiques au cours des trois décennies à venir. Yamada ajoute que « l’innovation ouverte » sera déterminante pour atteindre cet objectif. Auparavant, NEC comptait surtout sur une armée de scientifiques pour alimenter sa gamme de produits, qui va des téléphones portables aux ordinateurs portables, jusqu’aux câbles de communication sous-marins.

Pour une meilleure compréhension de l’innovation technologique

Les chercheurs du laboratoire seront encouragés à comparer ouvertement leurs travaux à ceux des chercheurs extérieurs dans une approche interdisciplinaire. Les dirigeants de Nec ont négocié avec une vingtaine d’entreprises, d’universités et de groupes de recherche pour attirer les meilleurs talents dans leur laboratoire. « Nous voulons comprendre comment la technologie peut améliorer la coopération par-delà l’espace et le temps, explique Yamada. Et nous n’y parviendrons pas seuls. »

L’expérience de NEC montre jusqu’où certaines entreprises sont prêtes à aller pour limiter la part du hasard dans l’innovation. À une époque où la technologie évolue sans cesse, les entreprises lancent constamment de nouveaux produits dans une course effrénée vers un perpétuel succès. Dans le cas de NEC, ce sont des résultats financiers mitigés qui contraignent l’entreprise de Tokyo à complètement revoir une culture d’entreprise, qui, d’après certains spécialistes, est en panne d’inspiration. (Après une baisse des bénéfices nets d’exploitation de 3,5 % à 598 millions de dollars et une baisse du chiffre d’affaires de 5,6 % pour l’année fiscale, terminée fin mars, la société prévoit cette année une hausse des ventes de 1 % et des bénéfices de 1,1 milliard de dollars, en hausse de 85 %).

Rien n’est meilleur pour bousculer les traditions scientifiques d’une entreprise qu’un parc d’innovations high-tech. Selon le professeur de l’université de San José, Joel West, NEC, pour réussir, devra trouver de nouveaux partenaires et pas simplement travailler avec les alliés habituels, comme ses fournisseurs japonais ou les universités. « L’innovation ouverte implique de trouver de nouvelles combinaisons et de nouvelles sources de connaissance », explique West, expert dans ce domaine.

Les murs ont des yeux

Pénétrer dans ce laboratoire NEC donne l’impression d’entrer dans une salle tapissée de micros. Plus d’une centaine de capteurs au plafond communiquent avec des puces d’identification par radio fréquence, logées dans les badges des chercheurs, et renvoient les informations aux serveurs du laboratoire.

Ces ordinateurs enregistrent aussi les données d’une trentaine de micros haute puissance et d’une vingtaine de caméras qui filment les chercheurs, lors de leurs démonstrations, quand ils déambulent dans la pièce et lorsqu’ils écrivent au tableau.

À l’arrière de la salle de contrôle, les actions sont transmises à une rangée d’écrans, auxquels rien n’échappe. Dès qu’un chercheur est sous l’œil d’une caméra, il apparaît sur une vidéo comme une ligne verte sur un plan à deux dimensions dans la salle de contrôle. S’il prend un livre ou compose un numéro de téléphone, le serveur prend ses empreintes digitales virtuelles. « Nous conserverons quotidiennement environ 10 giga-octets de fichiers vidéo, audio et d’autres données, dit Kazuo Kunieda, un des responsables du laboratoire et lui-même chercheur de haut niveau. Seuls les dirigeants du laboratoire ont accès aux fichiers sécurité », ajoute Kunieda.

Une garantie jugée suffisante par Sébastien Cevey, un étudiant de l’École polytechnique fédérale de Lausanne. « Ce que fait l’entreprise pour nous espionner ne me dérange pas. C’est moi qui déciderai en dernier lieu de l’utilisation des informations », explique-t-il.

Pour encourager la collaboration et les projets interdisciplinaires, le laboratoire met partout à disposition des ordinateurs portables, sans cabine de travail, ce qui permet aux chercheurs de travailler n’importe où. Dans la pièce principale, les cloisons coulissent et abritent des bibliothèques remplies d’ouvrages de référence, et les murs en verre permettent de voir ce qui se passe dans la salle de réunion.

Les doutes de l’industrie

Dans le couloir, des panneaux vidéo fonctionnent en mode duplex, et enregistrent ou passent des vidéoclips à la demande, tandis qu’un écran séparé sert de lien vidéo avec les laboratoires situés ailleurs dans le monde. Dans une autre salle, un système exclusif de cartographie aide les chercheurs dans leur quête de documents scientifiques ou de collaborateurs potentiels en créant un diagramme des noms d’auteurs et des lignes reliant ceux qui ont travaillé ensemble.

C’est une impressionnante vitrine technologique, mais certains observateurs sont sceptiques quant aux retombées. Avec leurs compétences à propos des équipement réseaux, NEC et ses chercheurs feraient mieux de s’attaquer à des problèmes concrets, comme trouver une solution élégante à la pagaille entre les services du téléphone, du câble et d’Internet, dit Jeneanne Rae, cofondatrice et présidente de Peer Insight, un cabinet de consultants et de recherches, basé à Alexandria (en Virginie). « Je suis entièrement favorable à la créativité, mais s’il n’y a pas d’objectif précis, ce sera vite une perte de temps et d’argent », ajoute-t-elle.

Pour engranger les bénéfices d’un système d’innovation ouvert, NEC devra se montrer aussi agressif que Cisco, IBM et d’autres entreprises qui ont fondé un « écopartenariat », ce que les entreprises japonaises se sont toujours refusé à faire. Et comment réagiraient les experts en informatique de la Silicon Valley, si on leur annonçait un système d’espionnage des chercheurs ? « Ce serait difficile à vendre », dit West, de l’université de San José.

Source : 02/01/2008-16h39 - Kenji Hall (BusinessWeek)

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