La secte derrière les nano-technologies

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La
secte derrière les nanotechnologies


 

Quoi que
disent les communicants du Commissariat à l’Energie Atomique, de Minatec,
NanoBio et du réseau Nano2Life, on avait compris que leurs projets de "changer
en profondeur notre vie quotidienne" allait bien au-delà de la mise sur le
marché de nouveaux gadgets électroniques (objets "communicants", écharpes
"multimédia", frigos "intelligents"), de verres auto-nettoyants, voire de
nouvelles armes ("poussières de surveillance", "carapaces" de fantassin,
missiles "intelligents").


L’aiguillage vers les labos et les programmes de recherche en nanotechnologies
de gigantesques flux de crédits ne vise pas seulement à s’assurer la suprématie
lors du prochain cycle militaro-industriel. Il existe au-delà tout un courant
fondateur et dominant des nano-sciences (Eric Drexler, Ray Kurzweil, Marvin
Minsky, Hans Moravec, Mihail Roco, William S. Bainbridge, etc) qui, sous des
noms divers : "cyborg", "successeur", "mutant", vise à l’avènement de l’homme-machine.
Roboman, si l’on veut, censé être la version technoïde du surhomme nietzchéen.
"Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un
sérieux handicap",
déclare le cybernéticien Kevin Warwick (Libération,
11-12/05/02).
"Ils constitueront une sous-espèce et
formeront les chimpanzés du futur."

 

N’importe
quel enfant pourrait dire à Warwick et à ses congénères que sa quête de la
surhumanité par nano-processeurs aboutira à son contraire : l’automatisation du
cheptel humain. L’asservissement assisté par ordinateur et les "technologies
convergentes" (nano-bio-technologies, génétique, intelligence artificielle,
robotique) d’une sous-humanité technifiée.

Les
nanotechnologies ne donnent davantage de pouvoir qu’aux nanomaîtres : elles leur
donnent le contrôle de l’immense masse des nano-serfs. Sous le terme "technique"
de cyborg, c’est l’esclave, l’outil humain qui reparaît.

 

En
Europe, à Grenoble, "ville des micro et nanotechnologies", les technarques du
CEA, de l’UJF, de l’INPG ou de l’INRIA n’en disent pas si long. A quoi bon
choquer les douairières progressistes qui, de la Ligue des Droits de l’Homme à
l’Association Démocratie, Ecologie, Solidarité, couvent d’un œil bénin ces
"recherches scientifiques" ? Tout au plus les verra-t-on un jour former des
recours contre les nuisances collatérales de ces activités. Les nanotubes et
nano-particules de carbone, particulièrement dangereux pour les organismes,
semblent ainsi de bons candidats à une critique parcellaire d’accompagnement.

 

Cependant
que toutes sortes d’"unités mixtes" et de "recherches multidisciplinaires"
s’emploient à faire ce qui n’est pas dit, un mystérieux "comité d’éthique"
s’occupe lui de taire ce qui est fait. "Bruxelles craint de répéter ce qui
s’est passé avec les OGM, explique Patrick Boisseau. Le chercheur au
Commissariat à l’Energie Atomique
(NDR : Grenoble) coordonne le réseau
Nano2Life sur les applications médicales des nanotechnologies. "Nous voulons
informer le public sur les risques éventuels. Nous suivons plusieurs groupes de
citoyens pour voir leur perception des nanotechnologies (...) le réseau a son
propre comité d’éthique de dix membres, sans doute le seul au monde sur les
nanotechnologies."

(Le
Figaro
, 13/05/04)

 

Et en novembre
2003, c’est Françoise Charbit, responsable du projet NanoBio au CEA Grenoble,
qui tentait d’entraîner Doug Parr, un responsable de Greenpeace, dans un
fructueux dialogue sur "l’impact sociétal des nanotechs" : "Dear Mr Parr, (...)
I would be very grateful if you could send me some contacts related to societal


and ethical impacts of nanotechnology,
especially people who could be interested by the convergence with life sciences.
The network of Excellence Nano2Life, coordinated by the CEA Grenoble and to be
launched in 2004, considers these points with a great interest. (...) We would be
also interested in exploiting your idea to introduce civil society views in the
definition of upstream research. We have already some collaborations with
hospitals for instance, but introduce nanotechnology benefits to patients
themselves is rather far from now (...)"
[1]

Il semble
que ce courrier électronique ait connu une diffusion plus large que prévue.
N’importe, on a saisi la tactique du CEA et des laboratoires satellites. Passer
sous silence, et quand on ne peut le faire, compromettre des idiots utiles dans
le "dialogue" ; mettre en place un service de surveillance et de prévention,
chargé de "suivre" d’éventuels opposants et de prévenir leurs critiques ;
recruter des "lanceurs d’alerte" afin de les intégrer au système de détection
avancée de Nano2Life, et de répondre aux objections mineures pour mieux les
faire collaborer à l’objectif final.

On a vu
ainsi tel opposant à une centrale nucléaire la connaître mieux que son directeur
lui-même et signaler avec beaucoup d’application chaque incident, chaque faille
de ladite centrale pour en améliorer grandement le fonctionnement, sans jamais
rapprocher d’un jour sa fermeture.

C’est à ces
filandreuses précautions qu’on mesure le "retard" comme disent Jean Therme (CEA
Grenoble), Alain Mérieux (Biomérieux) ou Philippe Busquin (commissaire européen
à la Recherche) de l’Europe sur les Etats-Unis dans le domaine des
nano-bio-technologies. Là-bas, non seulement les crédits affluent sans
restriction, mais une secte scientiste, les "Transhumanistes", infiltre les
lieux de pouvoir avec un programme d’automatisation de l’humain. Nous aussi,
comme Patrick Boisseau et Françoise Charbit, découvrons les transhumanistes et
leur projet. Pour une première approche, ci-dessous une enquête de Dorothée
Benoit-Browaeys, journaliste à "Vivant"
[2].

 

 

www.piecesetmaindœuvre.com

Grenoble,
le 24 mai 2004

 

 

*****

 

 

Enquête

Les transhumains s’emparent

des nanotechs

 

Aux abords du namomonde,
les scientifiques entrevoient des possibilités techniques fascinantes : calcul
quantique, électronique moléculaire, matériaux aux propriétés inédites ou
médicaments pilotés... Tant mieux ! Mais attention ! Des mouvements “ transhumanistes ”
infiltrent les nanosciences avec un impératif : doper les humains en intégrant
les technologies disponibles, piloter les états mentaux et les foules.
Sommes-nous partants pour ces usages ? Qui se mobilise pour débattre de ces
projets politiques ?

 

Mikhail Roco est un rouquin
plutôt timide, mais il ne fait pas dans l’ambiguïté : “ Le programme américain
qui associe les nano-bio-info-cognitio-socio-technologies vise à améliorer les
performances humaines, ses capacités d’apprentissage comme de défense ”, a-t-il
affirmé lors du premier EuroNanoForum, organisé à Trieste (Italie), en décembre
2003, par la Communauté européenne. Mihail Roco est le coordonnateur de
l’initiative américaine en matière de nanotechnologies, la NNI (National
Nanotechnology Initiative).

 

Ses propos confirment le cap
du volumineux rapport produit en juin 2002 par la National Science Foundation
(NSF) et dont il fut coéditeur [1]. Désignant la nouvelle frontière par le sigle
NBIC (Nanotechnology, Biotechnology, Information technology, and Cognitive
science), il a l’avantage de préciser les ambitions des nanosciences
outre-Atlantique. “ Ces technologies en convergence vont permettre l’unification
des sciences et des techniques, le bien-être matériel et spirituel universel,
l’interaction pacifique et mutuellement avantageuse entre les humains et les
machines intelligentes, la disparition complète des obstacles à la communication
généralisée, en particulier ceux qui résultent de la diversité des langues,
l’accès à des sources d’énergie inépuisables, la fin des soucis liés à la
dégradation de l’environnement ”, peut-on lire.

 

Interrogé sur les moyens à
déployer et leur portée, Mihail Roco modère ses propos : “ nous ne voulons pas
modifier l’intégrité humaine, ni contrôler les cerveaux ”. La question de la
main-mise sur les capacités humaines est cependant posée. Car son collègue
William Sims Bainbridge, coauteur du rapport NBIC, est un expert des idéologies.
Sociologue des religions, ce dernier a étudié et infiltré divers groupes
sectaires comme “ Children of God ” appelée aussi “ The Family ” ; il a
développé des projets d’analyse des émotions et des croyances (Cyclone Project)
et a publié plus de 15 ouvrages sur les religions, le contrôle social, les
dimensions de la science fiction [2] avant d’être recruté par la NSF en 1999.

 

Aujourd’hui directeur de
l’information et des systèmes intelligents de la fondation, son rôle dans la
justification des NBIC est essentiel. À qui s’inquiète de l’avenir de la
planète, il sait être rassurant : “ La science et la technologie vont de plus en
plus dominer le monde alors que la population, l’exploitation des ressources et
les conflits sociaux potentiels augmentent. De ce fait, le succès de ce secteur
prioritaire est essentiel pour l’avenir de l’humanité. ” [1]

 

La réinvention de la nature

Pourquoi la NSF, puissante
institution américaine qui emploie 1 360 personnes, confie-t-elle sa stratégie
technologique à un spécialiste des phénomènes de manipulation mentale et
d’adhésion des foules ? Serait-ce pour mieux anticiper d’éventuelles
contestations de la société civile ? On ne peut l’exclure tant on constate
l’implication de chercheurs en sciences humaines dans la promotion des
technosciences et plus particulièrement des sciences cognitives. Patricia
Churchland avec la neurophilosophie forgée autour du co-découvreur de la
structure de l’ADN, Francis Crick [3], l’historienne Donna Haraway et son
“ cyborg manifesto ” pour la “ réinvention de la nature ” [4] ou encore
l’économiste Robin Hanson, entendent abolir les frontières entre le vivant et
l’inerte, entre la machine et l’humain, entre le masculin et le féminin, et
proclament qu’il faut construire des “ corps nouveaux ” pour une “ vie
nouvelle ”.

 

Ce mouvement apparaît comme la
suite logique des thèses cybernétiques pour lesquelles le réel et le virtuel se
confondent par la réduction successive des objets physiques puis biologiques à
des principes informationnels. Comme l’explique l’historienne américaine Lily
Kay (Harvard), le code génétique est devenu après guerre le centre métaphorique
de commande et de contrôle des êtres vivants [5]. Dans son ouvrage récent sur
“ L’empire cybernétique ”, la sociologue Céline Lafontaine (Université de
Montréal) précise : “ La cybernétique place non seulement les notions de
communication et de contrôle au cœur de son projet, mais elle rend effectif le
passage de la physique à la biologie en annulant toute distinction entre vivant
et non-vivant. ” Avec les cyborgs, les biobots, “ on fait littéralement face à
la mise en chair des métaphores cybernétiques (...) ”. Puis de commenter : “ Ce
qui est oublié dans cette indifférenciation entre les êtres et les choses, c’est
le fondement corporel inaliénable de toute vie terrestre. Le réductionnisme
informationnel revient à nier que les êtres vivants sont d’abord des unités
synthétiques indécomposables en segments codés. ” [6].

 

La culture par les automates mentaux

Le projet NBIC s’inscrit
pleinement dans la mouvance cybernétique. Juste après guerre, celle-ci a procédé
à la numérisation du monde, étendant ensuite son principe réducteur à
l’information génétique (la biologie devint 100 % moléculaire) puis à
l’information mentale avec la “ mémétique ”, transposition au monde cérébral du
modèle informationnel a-corporel et a-temporel du gène, proposée en 1976 par
l’évolutionniste britannique Richard Dawkins [7].

 

Il se trouve justement que
William Bainbridge a publié en 1985 un livre intitulé “ Génétique culturelle ”
[8]. Et il développe dans le rapport NBIC les perspectives de la mémétique (pp.
318 et suivantes) : “ Certaines idées peuvent avoir la force de "virus sociaux"
aux effets aussi délétères que des virus biologiques ”, explique-t-il dans ce
rapport. Il propose donc d’“ étudier la culture avec les méthodes de la
bioinformatique ” et recommande une initiative analogue au projet Génome humain,
le “ Human Cognome Project ”, pour “ comprendre et maîtriser les mystères du
génome culturel ” [8].

 

On arrive ici au point
culminant de cette nouvelle idéologie. Sa prétention est de décrire les
“ automates mentaux ” de façon à les maîtriser puis les manipuler. Les courants
de pensée deviennent des objets quantifiables. De même que l’on a abandonné la
compréhension de la vie avec le gène, on abandonne celle de la pensée avec la
neuroéthique (qui vise à localiser les aires de la morale ou de la religion)
puis avec la mémétique. “ C’est seulement si nous renonçons à une explication de
la vie au sens commun du mot que s’offre à nous une possibilité de prendre en
compte ce qui la caractérise. ” estimait Niels Bohr. “ Dans la science moderne,
la mathématisation de la nature s’est imposée comme une fin en soi ”, souligne
le mathématicien Olivier Rey [9]. Mais avec elle, “ le monde n’est pas compris,
il est mathématisé : par là il est fonctionnalisé mais il ne reçoit aucun sens.
Au contraire tout sens lui est ôté : l’homme n’y trouve plus rien qui lui
parle. ”

 

 

Davantage de technique, de
moins en moins de sens

Avec le projet NBIC, on
assiste donc à un effondrement, à un remplacement du réel par du
“ quantifiable ”. Non limité aux phénomènes physiques, la prétention du modèle
s’étend aux organismes vivants, aux cerveaux humains comme à leurs sociétés. On
en arrive à confondre manifestation cérébrale mesurée par le débit sanguin capté
par IRM (Imagerie par résonance magnétique) et expérience mentale. Avec pour
corollaire de fausses équivalences : la douleur d’une personne, par exemple, est
assimilée à la visualisation sur écran de son cerveau souffrant.

 

Dans ce tour de passe-passe,
“ la science finit par constituer son propre remède à la crise qu’elle engendre
en bouleversant les ordres anciens : une manière de supporter cette crise
n’étant autre, en effet, que davantage de science, davantage de technique ”,
poursuit Olivier Rey. “ Il ne peut en aller autrement quand, dans une large
mesure, les présupposés de la technoscience se sont confondus avec les
présupposés de la pensée tout court. ”Le monde fabriqué de la technique semble
être le seul que ses promoteurs comprennent, comme le pressentait le philosophe
Italien Giambattista Vico, qui constatait dès 1725 : “ Nous ne connaissons que
ce que nous faisons. ” Parce qu’il est très opérationnel, ce système de
réduction s’emballe. Le continuum “ nano-bio-info-cognitivo-sociologique ”
apparaît finalement comme l’apothéose de l’impérialisme technique.

 

Certains scientifiques se
complaisent à entretenir cet amalgame, en collaborant au “ neuromarketing ” ou
aux expériences neuropolitiques de localisation cérébrale des “ zones de
Bush ” ! [10]. Et l’on entend résonner ici les propos d’Hannah Arendt [11] :
“ cet homme futur que les savants produiront comme un ouvrage de leurs propres
mains paraît en proie à la révolte contre l’existence humaine telle qu’elle est
donnée (...) La seule question est de savoir si nous souhaitons employer dans ce
sens nos nouvelles connaissances scientifiques et techniques, et l’on ne saurait
en décider par des méthodes scientifiques. ”

 

Y a-t-il un pilote dans les nanotech ?

L’expérience des OGM a montré
que nos sociétés ne disposent pas d’outils appropriés pour arbitrer les choix
techniques. Se posent donc aujourd’hui, avec les nanosciences, la question de
savoir comment nous allons organiser la discussion sociale indispensable sur les
applications souhaitées. Va-t-on reproduire les débats stériles et les
invectives à propos d’analyses et de rapports strictement scientifiques ?

 

Le rapport dense et rigoureux
produit en France le 29 avril 2004 par l’Académie des sciences et par l’Académie
des technologies [12] a le mérite de poser les connaissances propices au débat.
Mais en plaçant délibérément les nanobiotechnologies hors du champ analysé,
toute l’interrogation centrale sur les connexions possibles entre le monde
physique et le monde vivant (machines hybrides, prothèses nanométriques,
pilotage cérébral...) est évacuée.

 

De même, le colloque
“ Nanosciences et médecine du XXIe siècle ”, organisé par l’Office
parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) le
6 février dernier, n’a fait que répertorier le potentiel, les enjeux
économiques, les conséquences sociales. La question du pilotage de ces
productions techniques n’est jamais discutée. Qui sonde les citoyens sur leur
besoin d’“ améliorer leurs performances humaines ” ? Que reste-t-il de libre
dans l’exercice politique qui ne soit pas arrimé à l’ambition technique ?

 

Les connexions du transhumanisme

L’enjeu de la discussion
démocratique s’impose ici d’autant plus que le pouvoir scientifique et technique
est de plus en plus relayé par un noyautage idéologique puissant, celui de la
doctrine transhumaniste. Laquelle revendique l’utilisation libre des nouvelles
technologies pour dépasser les limites du genre humain et améliorer ses
capacités physiques et mentales : “ De meilleurs esprits, de meilleurs corps, de
meilleures vies ”, proclame l’Association mondiale des transhumanistes (WTA).
D’ailleurs, William Bainbridge, grand promoteur des NBIC au niveau national, est
éditeur associé de la principale revue des transhumanistes, le Journal of
Evolution and Technology (JET). Son article sur l’“ opposition religieuse au
clonage ”, paru en octobre 2003, y souligne la nécessité d’anticiper sur les
conflits violents entre “ religieux, ou ennemis des sciences ” et “ laïcs ”
[13].

 

Ce mouvement transhumaniste
est en plein essor dans le monde, appuyé par des réseaux où se signalent trois
autres éditeurs du JET : le philosophe suédois Nick Bostrom, David Pearce,
promoteur de l’“ impératif hédoniste ” qui proclame que “ le génie génétique et
la nanotechnologie vont abolir la souffrance de toute vie sensible ”, et le
secrétaire de la WTA, James Hughes. Des adeptes ont créé la revue Extropy (5 000
abonnés) - l’extropie ou l’extropianisme étant un dérivé du transhumanisme - et
ont fondé d’autres associations internationales (l’Extropy Institute) et
nationales (Aleph en Suède, Transcedo aux Pays-Bas) et le colloque bisannuel
“ Extro ”.

 

Avec les transhumanistes,
l’humain n’est plus destiné à devenir meilleur par l’éducation (humaniste), et
le monde par des réformes sociales et politiques, mais simplement par
l’application de la technologie à l’espèce humaine. “ Ancrés dans un véritable
messiannisme de substitution, les transhumanistes sont dans leur immense
majorité des libertaires anarcho-capitalistes convaincus des seules vertus du
marché ”, explique le philosophe Klaus-Gerd Giesen (Université de Leipzig) [14].
Ils rejoignent ainsi les prophètes-managers des biotechnologies comme William
Haseltine, fondateur de la société Human Genome Sciences et de la société de
médecine régénérative, ou Gregory Stock (Université de Californie, Los Angeles),
apôtre de l’amélioration génétique de l’homme par la technique [15].

 

Infiltrations

Les posthumanistes commencent
à infiltrer des mouvements sociaux comme la Progress Action Coalition (Pro-Act).
Ils sont aussi très actifs pour revendiquer le droit illimité aux
“ neuroceutiques ” ou “ emoticeutiques ”, produits permettant de jouer sur les
états mentaux. Le juriste Richard Glen Boire, au sein du Center for Cognitive
Liberty & Ethics (CCLE) - organisation qui co-sponsorisait avec la NSF la
récente conférence “ NBIC Convergence 2004 ” - est ainsi parfaitement connecté
avec la “ Neurosocieté ” portée par Zach Lynch, un évolutionniste versé dans le
marketing qui annonce la prochaine “ vague des neurotechnologies ” directement
soutenue par des nanosystèmes implantés.

 

En Europe, les mouvements
“ extropiens ” trouvent des soutiens au sein de l’industrie pharmaceutique.
Celle-ci a bien entendu de gros intérêts à développer les marchés de la médecine
régénérative, du dopage des facultés physiques comme intellectuelles par
nanopuces ou thérapies cellulaires. Très présents dans les milieux intellectuels
et éthiques parisiens, les extropiens défendent la libre disposition des corps,
l’accès à tous les moyens techniques pour les manipuler . Ils ont réalisé un
important lobbying auprès des députés lors de la révision des lois de
bioéthique, en décembre 2003. Ils caricaturent tellement leurs arguments qu’ils
semblent jouer le même jeu que les dénonciateurs de catastrophes... dont on
retrouve d’ailleurs, chez eux, quelques figures ! Confirmant ainsi
qu’“ éthiciens-prophètes de malheur ” et “ promoteurs de la mutation ” peuvent
concourir au même but : occuper l’opinion à des broutilles.

 

Un bras de fer idéologique

Nul ne peut nier le riche
potentiel d’innovations des nanotechnologies. Avec le foisonnement
d’applications qui se profile, il serait dangereux de laisser les scientifiques,
préoccupés de connaissance et de performance, se laisser déborder par les
projets politiques transhumanistes. Pour piloter ces affaires, où sont les
philosophes, sociologues, historiens, citoyens, capables de peser dans le bras
de fer redoutable qui s’amorce ?

 

Après avoir défini sa
stratégie en matière de nanotechnologie, dans un rapport qui vient d’être rendu
public [16], l’Europe devrait produire dans les mois qui viennent une réponse au
rapport américain NBIC publié voilà deux ans. Un groupe de travail, présidé par
l’historienne norvégienne Kristine Bruland (universié d’Oslo) et coordonné par
Élie Faroult à la direction générale de la Recherche de la Commission
européenne, entend poser les enjeux sociaux et les risques pour la santé des
nanotechnologies. Mais osera-t-il interroger les finalités des réarrangements de
la matière et du vivant ?

 

Dorothée BENOIT BROWAEYS

Journaliste à Paris

©Vivant Editions

 

 

[1] M.C. Roco & W.S.
Bainbridge (eds) “ Converging Technologies for Improving Human Performance.
Nanotechnology, Biotechnology, Information technology and cognitive science ”,
NSF/DOC-sponsored report, National Science Foundation, juin 2002, version pdf.
[2] R. Stark & W.S. Bainbridge (1985) The Future of Religion, Berkeley,
University of California Press ; R. Stark, & W.S. Bainbridge (1987) A theory of
Religion, New York, Toronto, Lang. [3] B. Andrieu (1998) La neurophilosophie
PUF, Paris. [4] D.J. Haraway (1991) Simians, Cyborgs and Women. The Reinvention
of Nature, New York, Routledge. [5] L.E. Kay (2000) Who Wrote the Book of Life :
A history of the Genetic Code, Stanford University Press. [6] C. Lafontaine
(2004)L’empire cybernétique, des machines à penser à la pensée machine Seuil,
Paris. [7] R. Dawkins (1976) The sellfish Gene, Oxford University Press, nv ed.
1989, trad. fr. Le gène égoïste. [8] FW.S. Bainbridge (1985) “ Cultural Genetics ”,
In : Religious movements, R. Stark (ed), New York, Paragon [9] O. Rey (2003)
Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l ’absurdité
contemporaine, Seuil Paris. [10] J. Tierney, “ Neuromarketing Our Next President ”,
New York Times, 20 avril 2004. Disponible sur le site du CCLE. [11] H. Arendt
(1961) La crise de la culture, réed. 1989 Folio Gallimard. [12] Nanosciences -
Nanotechnologies, Rapport sur la science et la technologie n°18, Académie des
sciences, Académie des technologies, Tec&Doc, Paris, Introduction et principaux
chapitres en version pdf. [13] www.jetpress.org/editorialboard.htm et
www.jetpress.org/volume13/bainbridg.... [14] Observatoire de la génétique de
Montréal, Transhumanisme et génétique humaine, N°16, mars-avril 2004. [15] G.
Stock (2002) Redesigning Humans. Our Inevitable Genetic Future, Boston, New
York, Houghton Mifflin Compagny. [16] Towards a European strategy for
nanotechnology, Bruxelles, 12 mai 2004, COM(2004) 338 final.  


 



[1]

"Cher M. Parr, je vous serais très reconnaissante de m’envoyer des
contacts en rapport avec les impacts éthiques et sociétaux des
nanotechnologies, en particulier des personnes qui seraient intéressées
par leur convergence avec les sciences de la vie. Le réseau d’excellence
Nano2Life coordonné par le CEA Grenoble et qui doit être lancé en 2004
considère ces sujets avec un grand intérêt. Il nous intéresserait
également d’utiliser votre idée d’introduire des points de vue de la
société civile dans la définition des recherches en amont. Nous
collaborons déjà avec des hôpitaux par exemple, mais présenter les
bénéfices des nanotechnologies aux patients eux-mêmes n’est pas à
l’ordre du jour."

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