La santé comme vertu

, par  Marc Griffiths , popularité : 2%

La Santé est un processus d’adaptation. Ce n’est pas le produit d’un instinct mais une réaction autonome, certes modelée par la culture, à une réalité créée par la société. La santé est la capacité à s’adapter à un environnement évolutif, la capacité à devenir adulte, à supporter la vieillesse, à guérir de ses maux, à souffrir et à attendre paisiblement la mort. La santé prend le futur même en compte car elle s’étend à l’angoisse et aux ressources intérieures nécessaires pour l’affronter.

La santé est un processus dont chacun est responsable pour soi et partiellement responsable pour les autres. Être responsable s’entend de deux façons : un être humain peut être responsable de ce qu’il a fait et responsable d’une ou plusieurs autres personnes. L’homme doit se sentir subjectivement concerné ou responsable d’autrui pour que les conséquences de son échec ne soient pas critique, censure ou punition mais regret, remords et repentir sincère. Les états de chagrin et de détresse qui s’ensuivent sont la marque de la guérison et du retour à la santé et sont phénoménologiquement une chose entièrement différente du sentiment de culpabilité. La santé de l’homme est une tâche à accomplir en rien comparable à l’état d’équilibre physiologique propre à l’animal.

Réussir dans cet accomplissement personnel est en grande partie le résultat d’une conscience, d’une autodiscipline et des ressources intérieures qui font que chacun régule son rythme quotidien et ses activités, son régime alimentaire et son activité sexuelle. Avoir connaissance des activités désirables, être capable de performances adéquates, se consacrer à améliorer la santé d’autrui - tout ceci ne peut qu’être enseigné par l’exemple des anciens ou de ses pairs. La culture où vit chaque individu modèle et conditionne les activités personnelles : alternances de travail et de loisir, célébration du sommeil, production et préparation de la nourriture et de la boisson, relations familiales et politiques.

Des conduites de santé éprouvées par le temps conviennent à telle ou telle aire géographique et toute situation technique dépend dans une large mesure d’une autonomie politique durable. Ces conduites de santé dépendent de la profondeur du sentiment de responsabilité envers les habitudes d’hygiène et l’environnement social et biologique. C’est-à-dire qu’elles dépendent de la stabilité et du dynamisme de leur culture.

Le niveau de la santé publique correspond en proportion au degré de connaissance de tous des moyens de gérer la maladie de chaque individu. Cette capacité à gérer la maladie peut être améliorée par l’intervention médicale ou par les caractéristiques hygiéniques du milieu, mais elle demeure irremplaçable. La société qui réduirait l’intervention de professionnels au minimum serait la plus favorable à la santé. Plus le potentiel d’adaptation autonome à soi-même, aux autres et à l’environnement est grand, moins la gestion extérieure de l’adaptation serait utile ou tolérée.

Un monde où la meilleure santé est à la portée de tous est à l’évidence un monde où l’intervention médicale serait minime et occasionnelle. Des gens en bonne santé vivent dans des maisons saines, se nourrissent sainement dans un environnement adapté à la naissance, à la croissance, au travail, à la guérison et à la mort ; la culture qui forme le substrat nutritif d’une telle santé encourage la conscience à accepter les limites de la population, de l’âge, de la guérison et de l’imminence permanente de la mort. Des gens en bonne santé n’ont besoin que d’une intervention bureaucratique minimum pour s’accoupler, donner la vie, vivre leur condition d’homme et mourir.

L’homme dont la conscience accepte sa fragilité, son individualité comme sa dépendance aux autres, fait de l’expérience de la douleur, de la maladie et de la mort une part intégrale de sa vie. La capacité à s’accommoder de façon autonome de ce trio est fondamentale pour la santé. L’homme qui devient dépendant dans la gestion de son intimité, renonce à son autonomie et sa santé doit inévitablement décliner. Le vrai miracle de la médecine moderne est diabolique. Il permet en réalité la survie non seulement d’individus mais de groupes de population dans des conditions de santé personnelle cruellement médiocre. La Némésis médicale est l’effet retour négatif d’une organisation sociale qui s’était donné pour but d’améliorer et de rendre égal pour chacun sa propre gestion autonome pour finir en réalité par la détruire.

Ivan Illich. Le Némésis médical.

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