La philosophie de la Liberté

, par  Grainede Ble , popularité : 2%

La « Philosophie de la liberté » contient déjà, quant à la pensée pure, tout ce que Rudolf Steiner a, par la suite, publié et développé sous le nom d’« anthroposophie » . C’est pourquoi, essayer d’expliquer le contenu de cet ouvrage dépasse, de loin, le cadre d’une monographie.

Par cet additif, le premier désir de Rudolf Steiner est clairement exprimé. Il s’agit pour lui, d’édifier une science de l’esprit qui se sert des méthodes strictement scientifiques mais en choisissant comme objet d’étude et de connaissance, d’une part, le monde sensible, et d’autre part, le monde suprasensible, les soumettant à la même méthode d’observation. Le monde des sens, partie d’un monde, accessible aux sens physiques et à leurs « prolongements » comme le microscope, télescope et autres appareils, demeure Maya, monde d’apparences, d’illusions aussi longtemps qu’on ne le pénètre pas par une conscience pensante. Le monde sensible n’exprime jamais toute la vérité. L’activité de la pensée déliée, indépendante de la perception sensorielle, se développant sous forme d’activité spirituelle, et apparaissant comme « pensée libérée des sens » a seule le pouvoir d’élever cette moitié du monde des sens, par l’acte de connaissance, jusqu’à la totalité de la vérité.

Par cette pensée « libérée des sens » l’homme dépasse en esprit les limites qui, depuis Kant et la théorie de la connaissance du XIXè siècle, avaient été décrétées à jamais infranchissables.

Le premier combat de R. Steiner fut mené contre le dogme de la limitation de la connaissance humaine. Il fit en effet l’expérience en sa propre pensée, du dépassement de cette limite que l’intellect a élevée lui-même par son lien volontaire avec tout ce qui est accessible grâce à « la mesure, au nombre et au poids ». L’âme qui possède la pensée libérée des sens vit dans l’essence même du monde et y déploie son activité. La pensée libérée des sens, comme phénomène spirituel, est un processus organique du monde spirituel. Plus cette pensée est intense, plus elle est créatrice, plus elle est spirituellement puissante et plus elle se perçoit elle-même consciemment, enracinée dans les profondeurs spirituelles de l’existence. C’est pourquoi :

Parler des limites de la connaissance n’avait pas de sens pour moi. Retrouver le contenu de l’esprit dans le monde perçu par l’expérience de l’âme était pour moi connaissance. Lorsque quelqu’un parlait des limites de la connaissance, j’y voyais la confirmation du fait qu’il ne pouvait pas éprouver en lui la vérité réelle, et donc, ne pouvait pas la retrouver dans le monde perçu. La réfutation de la théorie de la limitation de la connaissance par l’exposé de mon point de vue personnel fut mon souci primordial.

Il est concevable que toute individualité, à certains moments, dans sa recherche, se heurte à des limites. Les limites de la connaissance, chez un enfant, reculent au cours de sa vie, au fur et à mesure que sa personnalité se développe. Elles ne sont pas posées une fois pour toutes, mais suivent l’évolution de l’individualité. Celle-ci se développe sur deux plans : celui de la perception et celui de la pensée. La connaissance résulte de l’interprétation de ce qui a été perçu par l’activité pensante formatrice de notions et d’idées.

Le fait que les objets soient donnés sans les notions qui les expliquent tient à notre organisation spirituelle et non aux objets. Notre entité, en sa totalité, fonctionne de manière que, pour chaque objet, les éléments de la vérité viennent des deux côtés nécessaires à l’observation : perception et pensée.

Rudolf Steiner n’emploie pas le mot perception pour la seule perception sensible. Les expériences de l’âme, du sentiment, de la sensibilité, de la sensation, participent de la perception, servent d’organes de perception comme l’œil ou l’oreille. Le chercheur doit réagir aux expériences de perception réalisées dans le champ de la subjectivité, avec autant d’objectivité que devant les rapports et les résultats des expériences scientifiques faites grâce aux appareils de laboratoire. Donc le progrès de la connaissance est lié à la discipline, essentiellement, ainsi qu’à l’amélioration, à l’élargissement, à l’affinement du pouvoir de perception. Mais cette perception du monde selon toutes les nuances de l’existence corporelle animique, spirituelle, n’apporte encore aucune connaissance. Celle-ci n’apparaît que si, en même temps, de l’autre côté, la pensée purifiée de tous les éléments non spirituels vient à sa rencontre. Comment faut-il comprendre, pensée purifiée ?

La purification de tous les facteurs négatifs, impurs, non pragmatiques que sont désirs, penchants, émotions, passions et illusions de toutes sortes. On doit exiger de tout chercheur, et surtout de l’investigateur suprasensible, qu’il fasse régner en son âme, au cours du processus de connaissance, la même objectivité que celle qui est demandée au savant lors de ses expériences

La perception n’a rien de définitif, d’exclusif, mais elle est l’une des faces de la vérité totale. L’autre face est l’idée. Perception et notion d’un objet font tout l’objet.

La synthèse de la perception et de la notion ne se réalise pas automatiquement, mais est amenée par l’activité pensante de la personnalité en laquelle se joue ce processus de pensée. Tant que cette pensée n’est pas troublée par les nécessités des voeux, instincts, désirs, passions, cette synthèse se fait dans la liberté. Mais, si l’homme agit sous l’action d’impulsions qu’il laisse se glisser en lui, sans discerner sa pensée, bien que celle-ci soit à la base même de son acte, il n’est pas libre. Non seulement lui, en tant qu’individu n’est pas libre, mais aussi, « ce » qui provoque en lui certaines émotions.

Il laisse agir le non-spirituel. Ce qui est spirituel en lui n’agit que lorsqu’il trouve l’impulsion de son action dans le domaine de la pensée libérée des sens, sous forme d’intuition morale. C’est alors qu’il agit par lui-même, rien d’autre n’agit à sa place. C’est alors qu’il est un être libre, tirant son action et les mobiles de son action de sa libre entité.

On voit là le devoir qui incomba à Steiner, devoir de vaincre les limites de la connaissance, lié de la manière la plus étroite avec le problème de la liberté humaine.

Je voulais démontrer comment celui qui refuse à la pensée libérée des sens, la réalité d’une pure spiritualité en l’homme, ne peut d’aucune manière arriver à la notion de liberté ; comment d’autre part, cette même notion est immédiatement accessible à qui admet la réalité de la pensée libérée des sens.

Le degré de liberté auquel l’homme peut atteindre, dépend par conséquent de la qualité de sa pensée. Celui qui ne peut s’observer lui-même à l’aide de la pensée telle que l’a caractérisée R. Steiner, et en ressentir l’activité intérieure, ne peut même pas se représenter cette activité intérieure totalement libérée des sens, et il peut encore moins suivre sa « philosophie de la liberté » . Steiner part du domaine de la pensée libérée des sens comme donnée d’expérience. Par cette pensée, l’homme atteint le domaine moral/idéal qui est aussi concret quant aux pensées et aux idées, que le monde physique avec ses tables et ses chaises. L’homme est spirituellement actif lorsqu’il s’anime intérieurement par l’observation dans le royaume de l’esprit déployant ainsi la fantaisie morale qu’il a créée lui-même.

Être libre signifie : pouvoir déterminer par soi-même, grâce à la fantaisie morale, les représentations, bases de l’action. La liberté est impossible si quelque chose qui m’est totalement extérieur - soit un processus mécanique, soit un dieu extraterrestre exclusif - détermine mes représentations morales. Je ne deviens libre que si je produis moi-même ces représentations, et non si j’accomplis les mouvements, si je saisis les représentations qu’un autre a introduits en mon être. Un être libre doit pouvoir vouloir ce que lui-même tient pour juste.

Le rang d’un homme est déterminé par l’élévation et la puissance de cette qualité que Rudolf Steiner appelle la « fantaisie morale » .

C’est la source de toute action de l’esprit libre. C’est pourquoi il n’y a que les hommes qui possèdent la fantaisie morale, qui sont moralement productifs. Par contre, ceux qui prêchent la morale, et ceux qui fabriquent des règles de morale sans pouvoir les renforcer par des représentations concrètes, sont moralement improductifs.

En ce qui concerne cette œuvre fondamentale, dont nous n’avons pu ici donner que de bien insuffisantes indications, ne pouvant aucunement remplacer l’étude de ce livre, Rudolf Steiner écrit dans son autobiographie :

Ma philosophie de la liberté est basée sur une expérience résultant du travail de la conscience humaine sur elle-même. La liberté s’exerce dans la Volonté. Elle est vécue dans le Sentiment. On la reconnaît dans la Pensée. Mais pour atteindre ce triple aspect de la liberté, il ne faut pas que la vie se perde dans la pensée.

On comprendra peut-être pourquoi, toute sa vie, Rudolf Steiner exigea comme postulat à la compréhension de son « anthroposophie », une pensée vivante et non une pensée morte. Cette période de la vie de Rudolf Steiner se termina par le livre : Gœthe et sa conception du monde. l écrivit au même moment L’Introduction aux œuvres de Schopenhauer (1894-1895) et de Jean-Paul (1897) qui furent éditées dans « La bibliothèque de la Littérature mondiale de Cotta » . Lorsqu’en 1897, il quitta Weimar, l’annuaire de la Société Gœthe condensa la reconnaissance officielle de son activité aux archives de Gœthe et Schiller, par ces mots :

« Ce qui a été fait ici, par un travail en commun utile et une activité critique positive et productive, a suscité l’accord de tous les connaisseurs. II faut le remercier de ses efforts dénués d’égoïsme. Il a donné, sous la forme ordonnée d’une construction unitive, une foule d’indications originales, qui assurent à Gœthe, homme de science, une valeur plus grande et plus universelle. »

Rudolf Steiner, avec ses trente-six ans, aurait dû être satisfait de cet « écho » bien que sa position personnelle dans le cercle des « officiels » de Weimar n’ait été ni remarquée ni comprise.

A la fin de l’époque de Weimar, j’avais plus de trente-six ans. Depuis un an déjà, un changement profond avait commencé en moi. Avec mon départ de Weimar, je sentis que ce changement n’était pas affecté par la transformation de ma vie extérieure qui, pourtant, fut grande. Il en demeurait indépendant.

Tout au long de son enfance, et de son adolescence, aussi bien que pendant le temps passé à Vienne et à Weimar, Steiner éprouva toujours la même difficulté à faire, dans le monde sensible, des expériences aussi intenses que celles qu’il pouvait faire dans le monde des idées et dans le monde spirituel ; vivre dans le monde de l’esprit lui était tout à fait naturel et il y possédait une conscience parfaitement éveillée, mais il avait l’impression d’un rêve lorsqu’il pénétrait le monde sensible, le monde des formes, des couleurs, des sons. Ce que possède aujourd’hui un jeune homme « moderne » qui a grandi dans le mouvement assourdissant d’une grande ville : le contrôle des sens, c’est cela justement, qui manqua tout d’abord à R. Steiner.

Le contact avec le monde sensible par la perception, me créa les plus grandes difficultés. C’était comme si je n’avais pu insuffler l’expérience psychique assez profondément dans les organes sensibles pour pouvoir établir une relation entre ce que ceux-ci éprouvaient et le contenu de mon âme. Mais cela commença à changer complètement dès le début de ma trente-sixième année. Mon pouvoir d’observation des choses, des êtres et des phénomènes du monde physique s’organisa, devint exact et pénétrant... Une attention pour le sensible/perceptible qui n’existait pas auparavant, s’éveilla en moi. »

Il savait que ce « revirement » se passait de façon naturelle, lentement et organiquement en chaque être humain pendant l’adolescence. Ce qui fut particulier à R. Steiner, c’est que ce phénomène se produisit beaucoup plus tard. Il demeura « longtemps en enfance » pour ce qui est de ses rapports avec le monde extérieur. Le fait d’éprouver cette profonde transformation beaucoup plus tard qu’il n’est normal, eut un aspect positif dont il fut pleinement conscient : Je compris que les hommes passant précocement d’un certain état d’âme existant pour eux dans le monde spirituel à un autre état de vie dans le physique, ne pouvaient parvenir à aucune conception, ni du monde spirituel ni du monde physique. Ils mêlent instinctivement et continuellement, tout ce que les choses disent à leurs sens et ce que l’âme ressent grâce à l’esprit dont elle se sert ensuite pour se faire une « représentation des choses ».

Il est difficile de s’imaginer cet état d’âme en pleine « transformation ». Dans un temps relativement court, le monde sensible qui se déployait devant R. Steiner, comme un paysage voilé de brumes, lui apparut clair et compréhensible comme jamais encore il ne l’avait été. Les voiles se déchirèrent et le monde extérieur se révéla avec tous ses contours et ses couleurs enluminées de soleil. L’exactitude et la pénétration par l’observation de ce qui tombait sous les sens furent, pour moi, expérience aussi nouvelle que de fouler un monde inconnu.

Le rapport nouveau, que R. Steiner établissait avec le monde eut bien évidemment une répercussion sur son monde intérieur. La vie de son âme en fut intensifiée et réagit sur les relations qu’il entretenait avec son prochain. Je me proposais d’observer tout à fait objectivement et de concevoir purement et librement ce qu’un être humain pouvait vivre. J’évitais scrupuleusement de critiquer les actions des hommes ou de les juger selon ma sympathie ou mon antipathie ; je voulais simplement laisser agir sur moi l’homme tel qu’il est. Il me sembla bientôt que cette manière d’observer le monde conduisait réellement vers le spirituel.

II se sent maintenant, et pour la première fois, impliqué dans l’univers tout entier, sachant qu’il va et vient avec une liberté souveraine entre le monde intérieur et le monde extérieur. La réelle « compréhension de la vie », il la trouve dans l’expérience de la polarité et de l’équilibre de l’intérieur et de l’extérieur conçus selon le même état de conscience. Il décrit ainsi ce nouvel état : Là est le monde et son énigme. (...) La connaissance voudrait s’en approcher ; mais elle veut en général donner à la solution de l’énigme un contenu de pensée. Mais les énigmes (...) ne se résolvent pas par des pensées. Les pensées amènent l’âme sur le chemin de la solution mais elles ne contiennent pas la solution. Je me disais aussi : le monde, en dehors de l’homme, est une énigme, l’énigme cosmique, et l’homme est lui-même la solution de cette énigme.

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