La Santé parfaite, Critique d’une nouvelle utopie

, par  LUCIEN SFEZ , popularité : 2%

Venue d’Amérique, comme l’idéologie de la décision des année s 70 et celle de la communication des années 80, l’utopie de la « santé parfaite », qui les relaie, est l’avatar le plus achevé du technoscientisme. Dans un ouvrage qui paraît en ce début octobre (et dont on lira ci-contre quelques extraits), Lucien Sfez décrit trois grandes aventures qui pourraient avoir une influence capitale sur nos sociétés. Il s’agit, du gigantesque projet de séquençage du génome humain ; de l’expérience Biosphère II ; et des tentatives de créer sur ordinateur des êtres artificiels (artificial life). Trois cheminements vers la surhumanité, vers un Adam d’avant la chute, en quelque sorte vers l’immortalité... Mais les aspirations au retour à l’origine, à l’indistinction des sexes, à la totale propreté, à une hygiène alimentaire absolue et à une sécurité sans faille ne sont-elles pas autant de manières de camoufler les divisions sociales et de les perpétuer ?

UN ESSAI DE LUCIEN SFEZ

La Santé parfaite, Critique d’une nouvelle utopie

DES États-Unis au Japon, l’être postmoderne tremble, vacille, s’estompe et disparaît, comme ces images mal réglées des anciens téléviseurs. Des intellectuels encore, mais d’un autre type, s’activent furieusement. Il s’agit de biologistes ou d’écologues, âpres adeptes d’une conception biosphérique de la vie. Ils nous disent, chacun à sa manière, que le réel est revenu. Et l’Histoire aussi. Et aussi le pouvoir. Aux « Il n’y a plus... » des philosophes s’opposent les « Il y a à nouveau » (mais autrement) des intellectuels praticiens. Leur science parle, et la postmodernité ne peut rien leur répondre, sauf à entamer quelque querelle de mots. Mais les praticiens n’ont que faire de ces mots. Ils font. Refondation ou enfin vraie fondation : peu importe. Cette nouvelle fondation du sens repose sur la base matérielle, matérialiste, la plus extrême qui soit : notre appareil de perception du monde et d’action sur le monde, notre corps, indissociable du corps de la planète. Santé parfaite des deux corps, l’un par l’autre, l’un dans l’autre. Santé parfaite comme visée et comme moyen. Santé pour la vie. Mais aussi vivre pour être en bonne santé. Vivre pour faire vivre les biotechnologies et les technologies de l’écologie, sans lesquelles la Grande Santé ne serait pas [...]. Il n’est question ici ni de bioéthique ni d’écologie, mais d’une utopie en formation qu’on ne semble pas encore avoir aperçue dans toutes ses implications, dans sa totalité à deux faces : le corps humain et celui de la planète. Utopie et non pas idéologie. Ou de moins en moins idéologie et de plus en plus utopie [...].

Trois cas (ou objets) révèlent bien ce phénomène. Il s’agit du projet Génome, projet mondial de cartographie et de séquençage du génome humain ; de Biosphère II (dite Biosphere Two), opération américaine qui a mis sous de grands hangars de verre, durant deux ans, les cinq principaux biomes de l’humanité, trois mille espèces d’animaux et de végétaux et huit humains ; enfin, de l’artificial life (cette fois-ci, disons-le exprès directement en américain), projet du Santa Fe Institute qui tend à installer des populations entières d’êtres artificiels dans des ordinateurs. Ces êtres en groupe naissent, vivent, mangent, font l’amour, se reposent, tombent malades, vieillissent et meurent. Mis ensemble, ces trois projets constituent l’utopie ou les utopies des années 2000 et suivantes. Ils entendent donner sens à nos sociétés délitées, éclatées [...].

 ! L’utopie de santé parfaite inclut pêle-mêle la culture du petit, des éléments de la Bible, la liberté individualiste, l’absence de hiérarchie, l’écologie et les sciences de la décision, l’intelligence artificielle et la cybernétique, le vieux rêve de Marx où chacun est à la fois cordonnier, musicien et philosophe, le colonialisme aussi. Autant d’éléments qui préexistaient, mais projetés, « utopisés » en immortalité, en divinité (tous les attributs de Dieu sont ici présents), en prophétie dans l’infini du micro-macro, dans le gène et dans la biosphère. L’ennemi n’est plus à l’extérieur, ennemi à combattre ou à civiliser comme le sauvage d’antan. Il est à l’intérieur, dans l’humain qui veut détruire l’équilibre de la planète, dans la ville, dans nos gènes. Ici toujours l’image d’un sauvage travaille l’imaginaire. Ce sauvage, ce primitif, c’est l’homme génétiquement parfait, sain, robuste, qui vit très longtemps dans une nature généreuse réconciliée avec elle-même et avec l’homme. Ce primitif parfait nous tend le miroir de nos limites, de nos imperfections, de nos maladies (même les maladies mentales) et de nos erreurs.

En somme, les utopies sociales des XXe et XIXe siècles avaient créé l’image du sauvage qui définissait en creux le civilisé (1). L’utopie technologique du XXIe siècle, de type bioécologique, crée l’image d’un autre primitif, le sauvage en nous, modèle à atteindre qui réfute la fatalité, celle des maladies toujours soignées trop tard, après coup.

Où l’on voit que les utopies ont changé de « chiffre », pour reprendre la terminologie de Muhlmann : « Le millénarisme ne se laisse pas toujours suivre à la trace sur les mêmes lignes historiques... Les phénomènes changent de figure et deviennent méconnaissables. Leur « chiffre » change... (2). »[...] ! On retrouve trace de l’idéal de santé totale et d’immortalité dans de nombreux prophétismes, structures mythiques réitérées de ces utopies, qui entendent toujours restaurer l’état de pureté originelle. Quand l’âge d’or semble arrivé, on prophétise santé parfaite et immortalité, indissociables de la Nouvelle Jérusalem.

Et pour conclure :

« L’idéal de santé totale, de bonheur parfait, d’ataraxie et de loisir : toutes valeurs relatives à l’alternance rythmique du manque et du bien-être, du succès et de l’échec, de la peine et du repos, de la profusion et de la rareté. Souligner ces valeurs de contraste, c’est souligner le rapport tension/résolution (3). »[...] !

La Grande Santé vise la base de toute existence, de toute perception, de toute réalité possible : le corps, celui de l’individu, celui de la planète. La Grande Santé se donne un moyen radicalement neuf de transformation : le récit utopique, inséparable de sa réalisation. Enfin, la Grande Santé se repose exclusivement sur la science, science biologique. écologique et informatique, pour assurer son pouvoir. Les biotechnologies et leur publicité jouent ici leur partie maîtresse. Qui peut alors contester la science et ses applications biotechnologiques ? Qui peut contester le souhait utopique de survie et d’immortalité ? Qui pourrait encore prétendre limiter les thérapies possibles à nos corps fragiles, à notre planète menacée ?

L’individualisme fera le reste, avec ses replis narcissiques, et entraînera tous les changements économico-culturels. Obsédé par sa santé physique et mentale, l’individu d’aujourd’hui ne vit que des rapports intermittents avec la médecine qui reste principalement thérapie, donc occasionnelle, limitée au moment du mal à soigner. Il n’en va plus de même dans la logique d’une médecine préventive universelle. Ses capacités de prédiction, par la localisation des gènes défectueux, sont immenses. Une prévention systématique sera recherchée. Fini le rapport intermittent à la médecine. Le rapport sera permanent, total. Totalitaire. Tandis que l’économie de la santé jouera un rôle central dans l’équilibre (ou le déséquilibre) des États. Mieux encore, la santé d’une population est indissociable de celle des autres, comme on le voit déjà à propos du sida et de toutes les maladies dont il provoque le retour (comme en témoigne la renaissance de la tuberculose). L’hygiène d’une population, c’est l’hygiène de toutes. De même que la « vie » de la planète ne se limite pas à la juxtaposition de ses parties, mais aux interrelations dans un tout. Ce n’est sans doute pas un hasard si la Grande Santé vient effacer la postmodernité.

Nous ne pouvons surprendre ici que les disciples et non le prophète de la postmodernité, Jean-François Lyotard. Celui-ci disait, déjà en 1985, à Élie Théofilakis, que le corps est la région de résistance aux tendances fortes de la postmodernité (résistance dans la perception esthétique, mais résistance aussi dans l’habitat, la maîtrise de l’espace dans la vie quotidienne) : « Est-ce qu’on aura un clivage entre ce qui relève du corps, et qui sera très peu modifiable, et puis le reste ? Je n’en sais rien (4). » La réponse est venue, imprévue, imprévisible. Oui, c’est bien du corps qu’est venue la résistance. Non pas du côté du vieux corps humaniste et chrétien, impavide sous les chocs de la modernité. Mais du côté d’un corps à faire, à refaire, à parfaire parfait. Corps fondé en science biologique et écologique, autour duquel peuvent se structurer les éléments épars du socius. Et ce n’est pas non plus un corps postmoderne fait de greffes et d’ajouts, de mutilations et de fractures entremêlées, travaillé et cousu comme le corps des militaires vétérans. Non point.

Car il s’agit du corps « originel » générique du génome, fait des gènes de tous les hommes de la Terre. Corps individuel à défendre dans son intégrité originelle et seulement à purifier. Corps planétaire aussi, à protéger dans ses origines et à parfaire. Ce corps nouveau, en somme, est aussi très ancien. Il prend juste ce qu’il faut de coutures, de « plis et treissures (5) » à la postmodernité pour se refonder dans ses origines adamiques et, en retour, effacer les demiers effluves postmodernistes, car les nouvelles certitudes sont arrivées par lui. Que Lyotard ait entrevu la fêlure est extrêmement intéressant. Il a en somme affirmé et posé, puis hésité. Mais l’hésitation n’est plus permise à l’orée de l’an 2000. C’est que tout a basculé, sous les effets conjugués des biotechnologies et des découvertes scientifiques, qui changent un discours tenu jusque-là sur le mode mineur en discours structurant des pensées et des comportements, renforcé encore par l’analyse économique des transferts sociaux intergénérationnels.

Le contrat social de l’après-guerre, qui permettait les transferts sociaux par un équilibre entre les générations, s’est effondré. Les jeunes payaient pour les vieux. La santé occupait dans ce contrat social une place centrale. Or, aujourd’hui, l’équilibre intergénérationnel n’existe plus. Les jeunes ne paieront pas pour les vieux en l’an 2000. Au moment même où éclate la Grande Santé, la prévention généralisée va se développer. C’est-à-dire un rapport totalisant et totalitaire à la médecine, qui ne se réduira plus à une thérapie au cas par cas, mais se transformera en thérapie prédictive généralisée, extrêmement coûteuse. La tension sera alors à son comble entre les capacités technologiques de la nouvelle médecine et son coût. Très peu pourront en profiter. On voit mal comment une part importante de la gestion de la santé ne sera pas logée dans la sphère privée. Seuls quelques-uns pourront se payer cette santé-là. Société à deux vitesses, ou plutôt deux sociétés qui se sépareront de plus en plus l’une de l’autre. Tensions insupportables.

Dans ce concert, une voix idéologique dominera de plus en plus : celle de la Grande Santé, ou voix de la purification générale, qui sera d’autant plus mise en avant qu’elle camouflera une société divisée en elle-même. Un peu comme le discours hygiéniste tenu aux plus pauvres au XIXe siècle ou aux pays sous-développés au XXe. Discours d’autant plus travaillé et public qu’il ne peut résoudre les contradictions ni supprimer les vertiges des sociétés en déréliction.

La Grande Santé, montage idéologique, symbolique et utopique de tout premier plan, nous entraînera durant de longues décennies sous son pavillon généreux et retors. Elle a pour elle tout le début du troisième millénaire... (Extraits de La Santé parfaite. Critique d’une nouvelle utopie, Seuil, Paris, 400 pages, 140 F, en librairie début octobre 1995.)


(1) Comme l’a montré Christian Marouby, Utopie et Primitivis me, Seuil, Paris, 1990.
(2) Wilhelm E. Muhlmann, Messianismes révolutionnaires du tiers-monde, Gallimard, Paris, 1968.
(3) Ibid.
(4) « Les petits récits de chrysalide », in Élie Théofilakis (sous la direction de), Les Immatériaux, Autrement, Paris, 1985.
(5) Le mot est de Montaigne. Lucien Sfez est professeur à l’université Paris-I, directeur de la formation doctorale « Communication, technologies et pouvoir ». Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Le Message du simple (en collaboration avec P. Christian et A. Goetzinger), Seuil, Paris, 1994 ; Dictionnaire critique de la communication, 2 vol., PUF, Paris, 1993 ; Critique de la communication, Seuil, Paris, 1988 ; et La Décision, coll. « Que sais-je ? », PUF, Paris, 1994.

Source : 1996 INA/Le Monde diplomatique

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