L’aspirine, une vieille dame toujours verte

, par  Grainede Ble , popularité : 1%

C’est, sans doute, la maladie que nous aurons tous le plus souvent dans notre vie. A raison, en moyenne, d’au moins deux à quatre fois par an - mais bien davantage chez les asthmatiques et les enfants -, nous passons finalement beaucoup trop de temps à nous moucher. Ou à tenter de délivrer notre nez. A avoir mal à la gorge. A toussoter ou à tousser franchement. A se sentir patraque, y compris parfois à cause de ce fichu mal de tête qui accompagne les autres symptômes. Ce n’est pourtant qu’une bonne (?) vieille « crève », capable d’infecter les voies respiratoires supérieures.

L’aspirine, une vieille dame toujours verte

Hippocrate, déjà, tout en la décrivant, constatait que les thérapies de l’époque étaient peu efficaces. Aujourd’hui encore, les spécialistes se rendent à l’évidence : les virus qui donnent ce que les médecins appellent, au choix, une « rhinosinusite virale », une rhinite virale ou un refroidissement ne sont pas des ennemis conciliants. Pour limiter leurs effets, il existe cependant diverses parades. Notamment la classique aspirine ou celle associée à de la vitamine C, dont diverses études viennent, une nouvelle fois, de montrer les vertus.

Généralement, sauf de 5 à 10 ans, le rhinovirus est à l’origine de la majorité des refroidissements. Mais l’influenza ou un adenovirus, par exemple, peuvent aussi faire l’affaire et gâcher solidement l’existence, du moins temporairement. « L’obstruction nasale (constatée chez 45 % des malades) entraîne ainsi des problèmes de sommeil, cités par les personnes atteintes comme leur gêne principale », observe le Pr Paul van Cauwenberge, chef du département ORL à l’hôpital universitaire de Gand. De surcroît, aux symptômes « classiques » s’ajoutent des risques de complications : chez les enfants de moins de 5 ans, il s’agit principalement d’otites. Chez les adultes, cette maladie risque de provoquer une sinusite (20 % des cas) ou, dans une mesure légèrement moindre, une bronchite. Et puis, surtout, elle aggrave l’asthme : dans un grand nombre de cas d’hospitalisation due à une crise d’asthme, les malades étaient infectés par un des virus responsables de ces refroidissements.

Chambre commune
Le virus commence par se déposer à l’intérieur des muqueuses nasales ou, plus souvent encore, dans la conjonctive des yeux. Il gagne ensuite le nasopharynx, entre dans les cellules de l’épithélial, se multiplie et entraîne l’apparition d’un phénomène inflammatoire. Alors que l’organisme se défend et produit des anticorps, les symptômes apparaissent...

« Pendant l’enfance, les garçons sont plus touchés que les filles. Ensuite, c’est le contraire, explique le Pr van Cauwenberge. Les petits de 2 à 3 ans qui vont à l’école sont les plus concernés : ils contractent deux fois plus souvent la maladie que leurs copains gardés à la maison. Signe du pouvoir de transmission des virus, quand l’enfant partage sa chambre avec d’autres frères ou s£urs, le risque augmente davantage. Le refroidissement est donc, également, une maladie de pauvres : plus on est riche et plus on a la chance d’avoir sa chambre, plus on est protégé », constate le spécialiste.

Malgré l’admiration que d’aucuns portent à Pline l’Ancien, mieux vaut admettre que son conseil : « Embrassez le museau d’une souris » paraît un peu « léger » pour se débarrasser de ce type d’infection. Et, comme il n’est pas davantage possible de vivre dans une bulle, d’échapper aux poignées de main, aux projections et autres respirations susceptibles de nous faire rencontrer les virus concernés, il faut bien se résoudre à les affronter. En sachant que, dans un grand nombre de cas, ils gagnent le combat. Aux Etats-Unis, en 1996, ils ont fait perdre 20 millions de journées de travail et entraîné 148 millions de journées d’activité restreinte. Et pour cause : en moyenne, il faut compter de sept à onze jours avant d’être rétabli...

« En cas de refroidissement, parmi les thérapies conseillées, le courage vient en premier. Le bouillon de poule n’arrive pas loin derrière ! » plaisante le Dr Fabrizio Presgliasco, virologue à l’université de Milan (Italie). Plus sérieusement, ce qui inquiète ce spécialiste, c’est que, dans certains pays, 75 % des prescriptions médicales en cas de refroidissement seraient inappropriées. Comme, par exemple, lorsqu’elles comportent des antibiotiques. « Ces traitements ne peuvent se justifier que si l’infection dure vraiment trop longtemps, ce qui signifie que des bactéries pourraient être impliquées et qu’un risque de surinfection est à craindre, précise- t-il. Mais, en dehors de ces situations, les antibiotiques n’auront aucun effet positif puisqu’ils ne s’attaquent pas aux virus. »

Les traitements de base comme, par exemple, les décongestionnants, les antihistaminiques, les antitussifs, les expectorants doivent, quant à eux, tenir compte d’un certain nombre d’effets secondaires. « Finalement, nous n’avons pas tellement de médicaments à proposer, du moins si l’on exclut les antiviraux », constate le Dr Presgliasco. On comprend donc pourquoi les études récentes sur les antalgiques et les antipyrétiques (médicaments contre la douleur et contre la fièvre) peuvent intéresser les praticiens et leurs malades.

Contre la fièvre
Bizarrement, constate le Pr Ronald Eccles, de l’université de Cardiff (Grande-Bretagne), il existait assez peu d’études cliniques (et encore, beaucoup d’entre elles ne concernaient que les enfants) vérifiant l’efficacité de l’aspirine en cas de refroidissement. Cette dernière était donc souvent prescrite sur la base des effets favorables constatés... à l’usage. « Une recherche, menée en 2003 sur des étudiants, a cependant confirmé que, comparativement à un placebo (une substance inactive), l’aspirine soulage rapidement les maux de gorge. Elle améliore également les autres symptômes du refroidissement. Le traitement agit trente minutes après la prise du médicament et pour une durée allant jusqu’à six heures, voire davantage. De surcroît, l’aspirine couplée à la vitamine C donne également de bons résultats sur les maux de tête et les douleurs musculaires », détaille le Pr Eccles.

Une autre recherche, dirigée par le Pr Claus Bachert, chef de clinique en ORL à l’hôpital universitaire de Gand, s’est attachée à comparer aspirine, paracétamol (analgésique et antipyrétique courant) et placebo, en particulier pour leurs actions contre la fièvre (un symptôme qui concerne 25 % des malades). « Ces études, effectuées sur des malades à Cologne, mais aussi en Russie ou en Ukraine, par exemple, nous ont montré que l’aspirine n’est pas seulement un médicament clé contre la douleur (en particulier pour les maux de gorge) : elle parvient aux mêmes résultats que le paracétamol pour faire baisser la fièvre. »

La diminution de la température débute rapidement ; elle est la plus forte deux heures et demie après la prise du médicament, puis elle perdure plusieurs heures encore, avec des chutes de 1 à plus de 2 degrés constatées six heures après la prise. « Aspirine et vitamine C n’empêchent pas d’attraper un refroidissement, conclut le Pr Schröder. En revanche, ils réduisent bel et bien sa durée et sa sévérité. » De surcroît, leur tolérance ne poserait aucun problème chez une majorité des adultes.

Moins de sympômes
En réalité, les chercheurs sont loin d’avoir fini de découvrir les effets conjugués de l’aspirine alliée à la vitamine C. Leurs travaux ont ainsi permis de révéler un mécanisme d’action encore inconnu : grâce à leur activité antioxydante, ces substances permettraient de réduire les symptômes de la maladie et d’accélérer la fin de l’affection. Parce que ce médicament permet l’expression de certains gènes et de protéines, l’organisme se trouverait mieux protéger des dommages causés par les radicaux libres. En fait, le fonctionnement des cellules immunitaires û et celui des macrophages, en particulier û aurait davantage de chances de persister pendant l’épisode infectieux. Du coup, ces cellules combattraient mieux les corps étrangers indésirables. Selon le Pr Henning Schröder, toxicologue à l’université de Hall-Wittenberg (Allemagne), l’acide acétylsalicylique et la vitamine C interagiraient en synergie : chacun potentialise l’effet de l’autre.

Dans ce contexte, on comprend mieux aussi pourquoi diverses études continuent à être menées pour étudier ou mieux comprendre encore les effets de la bonne vieille aspirine, alliée ou pas à la vitamine C, dans diverses pathologies, comme les maladies cardiovasculaires, rhumatismales, neurodégénératives ou les cancers. Diverses études sont également consacrées aux effets protecteurs de l’aspirine à forte dose chez les personnes souffrant d’une déficience génétique qui augmente leur risque de cancer colorectal ou chez celles affligées d’une prédisposition familiale au cancer de l’intestin.

Mais l’aspirine, cette molécule si simple aux yeux des chimistes, pourrait révéler des vertus dans des domaines encore plus inattendus. C’est le cas, par exemple, de son rôle pour contrer les staphylocoques, comme vient de le montrer une étude du Dr Leon Kupferwasser (Cedars-Sinaï Medical Center, Los Angeles, Etats-Unis), primée par la firme Bayer. Il a en effet prouvé sur l’animal (le lapin) que, lorsque cette dangereuse bactérie, devenue souvent résistante aux antibiotiques, provoquait une infection des valves cardiaques, l’acide salicylique pouvait atténuer son agressivité et, donc, diminuer la virulence de la maladie. Une étude menée sur des personnes souffrant d’endocardite débute afin de vérifier cette découverte. Apparemment, les feuilles et extraits de saule dont est issue l’aspirine n’ont pas encore fini de nous soigner...

Pascale Gruber

14 janvier 2005

http://www.levif.be/CMArticles/ShowArticle.asp?articleID=947&sectionID=11