Agriculture biologique : Forces et faiblesses

, par  Grainede Ble , popularité : 2%

Article extrait du magazine Silence, revue mensuelle écologiste, n°267, février 2001, p. 14-16. Il peut être librement reproduit sous réserve d’en mentionner la source.

Les nombreux scandales de l’agriculture industrielle entraînent un regain d’intérêt pour l’agriculture biologique (1). Mais son développement provoque des réactions et attire des convoitises.

Quelles sont les forces et les faiblesses de la bio ? Quels sont les pièges à éviter pour que la bio puisse être considérée comme une véritable alternative ?

Agriculture biologique : Forces et faiblesses

L’objectif affiché de l’agriculture biologique est d’abord le respect de l’environnement. Raisonnablement, on peut supposer qu’un environnement respecté soit favorable à la santé des individus. C’est là qu’intervient une nuance importante, source de malentendus. S’il est vrai qu’un environnement préservé est nécessaire à l’obtention d’aliments sains, la bio n’est pas à l’abri des pollutions environnantes comme celles de l’agrochimie mais aussi celles des activités industrielles, routières et urbaines.

Il est donc assez complexe d’évaluer les résultats de l’agriculture biologique. Et les détracteurs de la bio savent user d’arguments simplistes (2) en concluant rapidement que les produits bio ne sont pas meilleurs pour la santé.

Pourtant, plusieurs études ont mis en évidence l’impact positif de la bio sur l’environnement et la biodiversité des milieux. En outre les techniques sont inspirées d’une agronomie empirique qui a fait les preuves de son efficacité, notamment en ce qui concerne la prévention contre les parasites et les adventices. Par contre le souci du paysage est laissé à l’appréciation de l’agriculteur et les fermes bio ne semblent pas forcément mieux placées que les conventionnelles à ce niveau. Même chose pour l’énergie ou certains systèmes bio ne sont pas plus économes que dans le conventionnel (déshydratation de fourrage et chauffage des serres à partir d’énergie fossile).

D’autres études ont montré une meilleure qualité nutritive pour les produits bio. Ceux-ci étant moins riches en eau et donc plus riches en nutriments (acides aminés, vitamines, minéraux, oligo-éléments). C’est ce qui a fait parler d’aliments favorables a la santé. Mais les résultats sont maintenant plus nuancés ce qui indiquerait une certaine tendance à l’intensification dans la bio, conséquence probable de l’intégration économique croissants dont font l’objet les producteurs. En fait, la santé est une question beaucoup plus complexe car multifactorielle. Les fermes bio présentent des soldes en azote très modérés. Cette question des nitrates est récurrente que se soit dans les aliments ou dans l’eau, car même organique, la fertilisation azotée doit être raisonnée selon des règles agronomiques assez ardues.

La qualité est le fruit d’un savoir-faire

Les produits bio sont accusés fréquemment de contenir des moisissures, (appelées mycotoxines). Celles-ci sont dues à un manque de maîtrise technique au cours de la production et du stockage des céréales. Ce n’est pas la conséquence directe du cahier des charges. Mais la bio a peut-être tendance à oublier certaines précautions. On pourrait éviter au consommateur le dilemme auquel il est confronté : choisir entre les moisissures et les résidus de fongicides.

Quant à la question du goût, celui-ci est lié au sol, au climat, au choix de la variété, au. mode de culture, et au savoir-faire du producteur et du transformateur. Autant d’aspects que la bio peut difficilement encadrer. Si les produits bio sont en général bien placés, des produits issus du conventionnel le sont également. D’une manière générale, la qualité est une notion complexe et éminemment subjective qu’aucun cahier des charges, ne saurait encadrer d’une manière absolue.

Enfin les résultats contradictoires obtenus lors des analyses portants sur la qualité révèlent aussi implicitement la présence de « faux- bio ». Il arrive que des opérateurs de la filière, peu scrupuleux et attirés par un profit énorme, écoulent des produit conventionnels dans le circuit bio. En Bretagne la justice vient d’être saisie d’un trafic portant sur 50 000 tonnes de céréales écoulées en 1998 et 1999. Il apparaît clairement que la bio ne s’exerce pas dans une bulle. Elle ne peut donc faire fi des autres activités de la société et en particulier de la politique agricole. Trois exemples l’illustrent :

* La bio est soumise à certaines prescriptions réglementaires qui l’obligent à utiliser des traitements chimiques. C’est le cas du plan d’éradication du varon, un parasite des bovins, que les services vétérinaires appliquent autoritairement. Outre qu’une molécule extrêmement dangereuse ait été utilisée en bio, la disparition de ce petit insecte pourrait entraîner des désordres écologiques et sanitaires.

* La vache folle peut se rencontrer en bio car la transmission de la maladie (par ailleurs encore très mal expliquée par les scientifiques) peut être antérieure à la conversion. Les farines de viande ne sont pas autorisées dans l’alimentation animale bio ; par contre elles le sont comme engrais. Les farines d’os sont autorisées comme minéral dans l’alimentation.

* Les organismes génétiquement modifiés sont interdits en bio. Mais les firmes les ont introduits, secrètement à plusieurs reprises dans les filières classiques. De telle sorte que ceux-ci se disséminent d’une manière incontrôlable et sont présents partout.

Un nécessaire recadrage

Pour renforcer la crédibilité de la bio, les contrôles et tout le processus de certification doivent être améliorés. Les organismes de contrôle sont théoriquemeent soumis à une obligation d’indépendance qui n’est pas toujours respectée. Ils sont plutôt soumis à une autre règle qui est celle de la concurrence. Ils sont quelquefois plus ou moins liés à l’agro-alimentaire et font des concessions pour maintenir leurs parts de marché.

Les cahiers des charges ont besoin d’être précisés afin d’éviter des dérives. Cela concerne surtout la fertilisation, avec l’utilisation des matières organiques. En Bretagne, près du tiers des fermes en bio utilisent des déjections animales non bio : soit qu’elles possèdent elles-mêmes un élevage non bio, soit qu’elles prêtent leurs terres pour l’épandage des déjections d’un autre élevage. C’est la question délicate de l’élevage hors-sol dans l’Ouest, qui a pris une telle ampleur que la bio est elle-même « rattrapée ». Mais la modification des cahiers des charges est très difficile.

La bio étant officiellement reconnue par les pouvoirs publics, cela passe par une procédure administrative longue et complexe. Les professionnels de la bio (3), ainsi que les associations de consommateurs qui sont susceptibles de proposer des avenants ont peu de poids face au lobby de l’agro-alimentaire favorable à une bio laxiste (voir hors-sol), pour s’engouffrer plus facilement dans la « niche commerciale ». Par ailleurs la bio est avant tout une obligation de moyen, sans garantie de résultats. La question est de savoir s’il faut introduire la notion d’obligation de résultats, c’est à dire une « garantie de conformité » prouvée par des analyses. C’est une question délicate car on sait que les analyses ne sont pas suffisamment fiables pour prouver la qualité d’un produit et l’on sait aussi que l’absence de résidus dans le produit final n’est pas une preuve de respect de l’environnement. Faut’il éliminer du circuit les produits bio qui sont victimes de pollutions extérieures ? N’est ce pas plutôt par un renforcement des obligations de moyens que l’on parviendra à de meilleurs résultats ?

La bio a oublié le social

La bio ne permet pas de se soustraire aux problèmes de l’agriculture conventionnelle. Celle-ci intègre peu à peu la bio et les mêmes problèmes se posent avec autant d’acuité : problème d’accès à la terre, d’installation, de droits à produire, concentration, baisse des prix, soumission à la filière...

Un des déficits de l’agriculture bio est d’avoir pratiquement oublié la question de l’emploi. C’est-à-dire le rnaintien d’un maximum de fermes de taille familiale. Le milieu bio n’a pas pris en compte les aspects sociaux. On n’a considéré, avec naïveté, que tout allait de soi. La bio n’est l’apanage d’aucun syndicat à vocation générale (Confédération paysanne ou FNSEA) et il n’y a pratiquement aucune tradition syndicale.

C’est ainsi qu’on a connu le discours : « Petits ou gros agriculteurs, ce n’est pas le problème, l’essentiel c’est la bio ». Ce type de discours qui est aussi celui de la FNSEA conduit tout droit à l’élimination d’un grand nombre de paysans. On a oublié de plafonner les tailles d’élevage dans les cahiers des charges de ruminants, ce qui peut laisser apparaître des élevages dépassant 100 vaches laitières, utilisant, par exemple, un robot de traite qui élimine la main-d’œuvre. De même, les aides financières accordées pour la conversion ne sont pas plafonnées ; ce qui fait que les grosses exploitations empochent le pactole (comme pour l’ensemble de l’agriculture où 20 % des fermes reçoivent 80 % des aides).

Mais il ne faut pas non plus tomber dans le travers d’interdire la bio à certaines fermes, car ce serait néfaste pour l’environnement. Il s’agit plutôt, par citoyenneté, que la bio ne participe pas à la concentration des fermes, synonyme de désertification des campagnes.

Un moyen de prendre en compte l’emploi serait d’appliquer les prix différenciés : garantir un prix pour un volume commercialisé par travailleur (4). La filière bio aurait les moyens de l’appliquer car les producteurs gèrent quelques coopératives de commercialisation à taille humaine. Mais la volonté semble manquer, à moins que les pressions économiques ne soient trop fortes...

Au niveau de l’emploi salarié, la bio est évidemment à la même enseigne. On peut y rencontrer les bas salaires, la flexibilité, la précarité, voire la main-d’œuvre clandestine dans les productions légumières et fruitières du pourtour méditerranéen. Il faudrait aussi se préoccuper des conditions de production dans les pays du Sud, car la bio n’échappe pas à la mondialisation.

A l’heure ou l’on parle de commerce équitable, où de plus en plus de consommateurs réclament de l’éthique sur l’étiquette", il est paradoxal que la bio ait oublié le social. Communiquer sur l’emploi apporterait un plus et ce d’autant plus facilement que la bio emploie 25 % de main d’œuvre en plus par rapport aux fermes conventionnelles.

Le risque d’une bio industrielle

La bio est aujourd’hui confrontée à l’arrivée des groupes agro-alimentaires conventionnels. Ceux-ci viennent à la bio parce que leur acheteurs (les plates-formes d’achat) exigent des produits bio pour coller au marché. C’est même une condition qui leur est imposée quelquefois pour continuer a écouler les produits de masse. D’un côté, ces groupes diversifient par obligation commerciale, de l’autre ils continuent d’encourager l’agriculture intensive. En imposant leurs méthodes à la bio, ils en videront la substance.

Cette démarche trouve son corollaire dans le syndicalisme, avec la FNSEA, et dans le développement, avec bien des chambres d’agriculture contrôlées par cette même FNSEA : un peu de bio pour occuper le terrain, mais pas touche au modèle dominant.

Les grandes surfaces ne sont pas en reste. En imposant leurs prix et leurs conditions, elles mettent les producteurs en situation financière délicate. Mais comment les éviter puisqu’elles contrôlent près de 80 % de la distribution aujourd’hui ? De plus, avec la pratique des « marques distributeurs », elles font disparaître la traçabilité des produits.

Pour sauver la bio, une démarche citoyenne consisterait A éviter toute collaboration avec ces circuits. Cela devient difficile aujourd’hui car le « public » de la bio s’élargit et devient opportuniste. Les pionniers de la bio, investis dans les groupes d’agriculteurs bio, parviendront ils à maîtriser le développement de la bio ? Obtiendront ils des financements pour mener à bien leur mission ? Déjà, certains petits producteurs abandonnent la certification officielle qui ne correspond plus à leur démarche.

Agriculture raisonnée ou durable ?

Reste que si la bio est bien le fer de lance d’une agriculture respectueuse de l’environnement, son impact reste faible car elle concerne 1 % des surfaces. Sa pratique nécessite une bonne formation et reste élitiste. D’où l’importance d’attirer le plus grand nombre d’agriculteurs vers « des formes d’agricultures intermédiaires ». Nous dirons que dans ce domaine il y a a boire et à manger...

L’ agriculture raisonnée (5) est un concept promu par la FNSEA, mais derrière lequel se cache la plupart des grandes marques de l’agro-industrie : Rhône-Poulenc, Novartis, Monsanto... Objectifs : apporter des petites touches au productivisme, mais sans le remettre en cause ; rassurer les consommateurs pour conserver les parts de marché et surtout faire barrage aux autres initiatives (dont la bio). Même si toutes les améliorations sont bonnes à prendre, elles ne seront pas suffisantes pour reconquérir l’environnement. Les échecs successifs des programmes en Bretagne le prouvent. Il est également difficile de croire que des produits dits « de synthèse » puissent être anodins pour l’environnement. Voici deux exemples d’actualité :

* Le désherbant « roundup » (matière active : le glyfosate) a longtemps été présenté comme sans danger pour l’environnement car on ne retrouvait pas de résidus à l’analyse. Ceci pour la bonne et simple raison qu’il n’existait pas de moyens d’analyse assez sensibles. Aujourd’hui que ces moyens existent, on retrouve du glyfosate partout. Sa toxicité apparait aussi au grand jour. De plus, comme tous les pesticides, la molécule de départ se transforme en métabolites dont on connaît mal les effets.

* L’insecticide « Gaucho » avait été présenté comme écologique car inoculé à faible dose aux semences. Jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que ce produit décime les populations d’abeilles venant butiner sur les fleurs.

A noter au passage que pour ces deux produits, des voix s’étaient élevées pour qu’ils soient autorisés en bio ! Par contre, il existe une démarche plus sincère qui est celle des groupes « Agriculture Durable » implantés surtout dans l’Ouest (6). On y développe une approche globale pour concilier l’économie, l’emploi, l’environnement, mais aussi le paysage et la qualité de vie. Approche globale que, justement, la bio n’a pas toujours su avoir. Il arrive donc, que des fermes en agriculture durable soient plus cohérentes que des fermes en bio.

Les produits issus de ces agricultures intermédiaires", sauf quelques initiatives particulières, ne sont pas contrôlés identifiés et valorisés en tant que tel. Ils ne font pas l’objet de cahiers des charges précis comme en bio (7). Cela n’apparaît pas souhaitable non plus car cela entraînerait une confusion chez les consommateurs par rapport aux produits bio.

Favoriser les circuits courts

Les critiques dont fait l’objet la bio ne doivent pas faire oublier que l’agriculture conventionnelle peut produire le pire et le meilleur. Le pire qui s’apparente quelquefois à de l’empoisonnement dans certains systèmes industriels intensifs. Le meilleur qui heureusement existe encore et peut être aussi bon que la bio (et même meilleur lorsque celle-ci s’industrialise). Mais ce meilleur se trouve mélangé aux produits de masse, à part quelques produits identifiés comme les produits fermiers et certains labels.

Pour le consommateur qui ne peut autoproduire, le plus important est d’établir un lien direct avec les producteurs, dans une relation de confiance où ce dernier explique comment il produit. Raccourcir les circuits est nécessaire, notamment pour que la qualité ne soit pas dévoyée.

L’agriculture biologique, si elle veut être une alternative crédible, devra éviter les pièges de l’industrialisation et des marchés. Elle devra aussi intégrer une démarche plus globale.

Michel Bobon Avant d’être paysan en Bretagne, il a été animateur technicien dans des groupes d’agriculteurs bio. Il a également collaboré avec les groupes Agriculture durable et la Confédération paysanne.

(1) Les surfaces consacrées à l’agriculture biologique en France ont augmenté de 44 % en 1999.

(2) Notamment une étude de L’Institut National de la Consommation réalisé en 1998 et publiée dans « 60 Millions de consommateurs ».

(3) La Fédération nationale des agriculteurs biologiques et ses groupements régionaux

(4) Le quantum proposé par la Confédération paysanne.

(5) Promu par le Forum pour une agriculture raisonnée respectueuse de l’environnement.

(6) L’agriculture durable est notamment inspirée par les méthodes d’André Pochon qui consistent à développer la culture de l’herbe avec peu d’intrants.

(7) Excepté quelques opérations agri-environnementales.

http://www.grainvert.com/article.php3?id_article=47

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