Einstein Un génie d’une sagesse toute relative

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Archétype du pur esprit, le célèbre physicien ? Voire... Côté intimité, amours, larmes, drames, secrets et rebondissements... la vie du scientifique renferme tous les ingrédients d’un feuilleton télévisé d’aujourd’hui. Récit

Einstein Un génie d’une sagesse toute relative

par Sylvie O’Dy

« Derrière chaque grand homme, disait Jeanne Blum, il y a une grande femme. » Celle qui partit rejoindre Léon Blum au camp de Buchenwald savait de quoi elle parlait. Mais elle se trompait :

Albert Einstein, le génie labélisé du XXe siècle, dont la formule laconique E = mc2 a changé la face de la science, n’a jamais été l’homme d’une seule femme. Il en a même connu beaucoup. Le père de la relativité les aimait. Elles le lui rendaient bien. Son penchant pour le sexe féminin le poussa même dans les bras d’une espionne russe. A New York, le 26 juin, Sotheby’s a mis en vente sans succès neuf lettres d’amour d’Einstein à Margarita Konenkova, écrites entre 1945 et 1946. Cette mystérieuse dame, mariée à Sergueï Konenkov, un sculpteur russe, rencontra Einstein dans les années 30. Son job, d’après les Mémoires de l’ex-espion Pavel Soudoplatov, publiés en 1994, était de séduire toutes les grosses têtes qui pensaient bombe atomique à l’ouest de l’Atlantique pour enrichir la culture scientifique de sa mère patrie, l’URSS. Paroles d’expert. Soudoplatov dirigeait la ronde des taupes chargées de l’espionnage nucléaire aux Etats-Unis pendant la guerre de 1939-1945. Une histoire classique, du roman d’espionnage style années 60. Seulement voilà, la pointure du héros masculin donne du piquant à l’intrigue. Albert Einstein soi-même, le grand maître de l’espace-temps, l’ancêtre génial de la physique de Star Trek, celui qui entraîna la Maison-Blanche dans l’aventure de la bombe atomique. Tombé dans les griffes d’une espionne rouge. Trop beau pour être vrai !

La vie se révèle souvent plus mariole que les romans. Donc Margarita Konenkova, nom de code Lucas, agent soviétique en mission sur le territoire américain, est lâchée au cœur de la super-tour d’ivoire que constitue alors l’université de Princeton. Elle séduit Albert Einstein. Discrètement. Dans ses lettres, écrites après le retour de Margarita en Union soviétique, Albert appelle son bureau qui hébergea leurs rencontres le « nid » et évoque Almar, une entité inventée par ses soins pour entrelacer leurs deux prénoms, Albert et Margarita. Voilà pour la romance. Côté boulot, l’espionne qui venait du froid établira un contact entre le supersavant et son agent traitant, Pavel Mikhaïlov, vice-consul à New York. Une semaine après Hiroshima, elle ira voir Albert pour lui proposer une rencontre. Il y en aura en fait plusieurs. Les lettres montrent que Mikhaïlov se penchait sur l’épaule d’Einstein quand le célèbre physicien écrivit un télégramme à l’Académie des sciences soviétique au sujet des dangers que faisait courir à la paix mondiale le nouvel âge nucléaire.

Margarita, morte en 1982, a fini tranquillement ses jours dans le confort ouaté de la nomenklatura. Soudoplatov raconte qu’à leur retour dans la mère patrie, en décembre 1945, les époux Konenkov eurent droit à « des privilèges spéciaux sur ordre du gouvernement en récompense de leurs services pour l’Union soviétique ». Leurs héritiers, eux, espéraient empocher des monceaux de dollars en échange de la preuve des turpitudes du pur esprit. Margarita a- t-elle vraiment espionné Albert ? De toute façon, Einstein, tout génie qu’il fût, n’avait en 1940 rien de scientifiquement intéressant à raconter à une curieuse en mission. L’URSS avait réussi un joli coup en ferrant la légende du siècle, mais, ennemi juré de la mécanique quantique, Einstein, alors, n’était plus dans la course. Pas plus qu’il n’avait les mains plongées dans le cambouis atomique, comme la bande de jeunes surdoués que Robert Oppenheimer avait enfermés à Los Alamos, dans le désert du Nouveau-Mexique, pour accoucher d’un pétard nucléaire.

Cinquante ans après, c’est fou le bruit que font quelques mots d’amour jetés sur une feuille de papier. Pauvre Einstein, trahi par ses lettres ! Aujourd’hui, il serait plus tranquille. Les amants n’écrivent plus, ils téléphonent. L’époque est aux amours virtuelles, solubles à tout jamais dans le brouillard des communications modernes. Mais les malheureux qui ont aimé autrefois sont poursuivis par des fantômes : des centaines de milliers de mots, petits ou grands, griffonnés à la hâte dans l’ivresse du bonheur, la mélancolie, la colère ou la banalité du quotidien. Tout le monde écrivait, tout le temps. La vie d’Albert Einstein, né le 14 mars 1879 à Ulm, en Allemagne, disparaît sous un déluge de missives. Dont la publication est longtemps restée soigneusement contrôlée.

Car, côté culte, Einstein, c’est de l’idolâtrie ! Des centaines de biographes ont ciselé le personnage, archétype du génie-excentrique-pacifiste-engagé-bienfaiteur-de-l’humanité. Le savant pur beurre. Impec. La tête dans l’espace-temps, l’âme au service des grandes causes. Et le cœur, et le corps ? Silence radio. Les gardiens du temple, sa fidèle secrétaire, Hélène Dukas, et son exécuteur testamentaire, Otto Nathan, ont exercé la plus vigoureuse des censures sur toute tentative pour parler de l’homme au-delà de la légende. L’hagiographie, oui, la condition humaine, pas question, sauf pour montrer le saint laïque tirant la langue aux photographes ou se promenant pieds nus dans des sandales. Pas vraiment compromettant. Ils ont même intenté un procès, après la mort d’Einstein, à son fils, Hans Albert, et à sa belle-fille, Frieda, qui voulaient publier les lettres qu’Einstein avait écrites à Hans Albert. Ils ont emporté le morceau devant les tribunaux suisses. C’est dire si l’idée de ternir l’image de cette icône révulsait la terre entière.

Que voulaient donc cacher les dévoués zélateurs ? Que la vie privée d’Albert Einstein n’a pas été un sans-faute, l’une de ces vies rangées qui font l’admiration des familles le soir à la veillée. Au contraire. On y trouve tous les ingrédients, sauf l’appât du gain, qui tricotent aujourd’hui les feuilletons télévisés à succès : amours, larmes, drames, secrets, rebondissements... Hans Albert, qui a côtoyé un Einstein en chair et en os, pas une image, parle de lui comme d’un « homme qui, par la combinaison de sa clairvoyance intellectuelle et de sa myopie émotionnelle, a laissé derrière lui une kyrielle de vies bien abîmées ». Sa petite-fille Evelyn est plus directe. Elle parle du folklore familial qui décrit le grand homme comme un coureur de jupons. « Son goût pour les femmes, écrivent Roger Highfield et Paul Carter dans The Private Lives of Albert Einstein, se combinait avec un mépris pour leur intellect et leur personnalité proche de la misogynie. »

Hans Albert Einstein sait de quoi il parle. Car c’est surtout l’existence de sa mère, Mileva Maric, première femme d’Albert Einstein, et ses difficiles relations avec le génie en herbe qu’on a tenté à tout prix de dissimuler. Il a même fallu une décision de justice, dans les années 80, pour que soient enfin publiées les lettres d’Einstein à Maric. Pas une facile, Mileva, c’est sûr. Serbe de la province de Vojvodine, mais, par les hasards de l’Histoire, de nationalité hongroise, cette jeune femme brune et sombre, particulièrement douée, avait réussi à intégrer le Polytechnikum de Zurich, bastion mâle s’il en fut. Sur les bancs, moustache en bataille, le jeune Albert, de quatre ans son cadet. Très vite, c’est l’amour. Le premier pour Mileva, le deuxième pour Einstein. Il a auparavant courtisé Marie Winteler, la plus jolie des trois filles de la famille qui l’hébergea à Aarau, pendant qu’il préparait l’examen d’entrée de l’école zurichoise. Déjà, il écrit. Dès son retour à Zurich, on trouve trace dans ses lettres, outre de son amour, du linge sale qu’il envoyait à Marie pour qu’elle le lui réexpédie, propre et repassé. Alors grand pourfendeur du confort bourgeois à l’allemande, le futur prix Nobel se révèle très sensible aux qualités ménagères des femmes. Sa ligne de cœur passera toujours par son estomac.

Donc Mileva et Albert s’aiment. Mme Einstein mère ne voit pas d’un bon œil cette étrangère un peu claudicante. Albert se rebelle, il tient bon. Au tournant du siècle, les tourtereaux séjournent sur les rives du lac de Côme. Mileva se découvre enceinte. En mai 1901, Albert semble accueillir avec enthousiasme la future venue d’un enfant, un petit Hanserl. Raté : une fille naîtra discrètement, en 1902, en Serbie, loin des regards zurichois et de la famille Einstein. Lieserl, c’est son nom, disparaît de l’existence du couple en quelques mois. Elle ne réapparaîtra que récemment, lors de la publication des fameuses lettres à Mileva. Albert n’en a jamais parlé, Mileva non plus. Voilà un secret bien gardé. Qu’est devenue la fille d’Einstein, sans doute adoptée en Serbie au début du siècle ? Mystère.

Eternel étudiant
Cette naissance escamotée creuse un fossé entre Albert et Mileva. Ils se marient en janvier 1903 à Berne. Mais rien ne sera plus comme avant désormais. Hans Albert, leur premier fils, naît en mai 1904. La théorie de la relativité restreinte, elle, voit le jour en 1905. C’est de l’Histoire, la grande. La petite susurre un contre-chant. Mileva, toujours Mileva. Quelle est la part de la brillante étudiante dans l’élaboration géniale d’Albert ? Celle qu’il appelait « ma main droite » a- t-elle inspiré Einstein ? Ou bien lui doit-on le travail mathématique qui accompagne sa théorie ? Les biographes serbes de Mileva lui attribuent presque la paternité de l’idée. Quelques savants américains aussi. La question a donné lieu à des bagarres « homériques », selon Highfield et Carter, au congrès de la très sérieuse association des scientifiques américains (AAAS), en 1990, à La Nouvelle-Orléans. Einstein, c’est un fait, n’a jamais décrit la genèse de l’idée de la relativité. Quand, pour soutenir l’effort de guerre en 1943, on lui demanda de mettre en vente l’original du texte sur la relativité, il répondit qu’il s’en était débarrassé après sa publication. Peter Michelmore, auteur en 1963 d’Einstein, profil de l’homme - un livre décrié par ses thuriféraires - affirme que, selon Hans Albert, Mileva aurait résolu certains problèmes mathématiques, les idées créatrices ayant bien jailli du cerveau bouillonnant du futur prix Nobel. Un prix dont Einstein remettra le montant à Mileva, après leur divorce.

Un deuxième fils naît en 1910, Edouard. Mais Einstein semble plus mener une vie d’éternel étudiant que de père de famille rangé. En 1911, tous partent pour Prague, où il va diriger l’Institut de physique théorique. Max Brod, l’homme qui sauva les manuscrits de Kafka, et qui accompagnait au piano Einstein et son violon, l’a portraituré sous les traits de l’astronome allemand Kepler : « Un détachement surhumain, quelque chose d’incompréhensible dans l’absence d’émotions, comme un souffle venu d’une région glacée. » Brrr, on gèle rien que d’y penser ! Les relations Mileva-Einstein se sont aussi nettement refroidies. En 1912, lors d’un voyage à Berlin, Einstein a revu sa cousine Elsa, une blonde, style Walkyrie, qui, enfant, partagea ses jeux. Promenades, bavardages, flirt, Einstein renoue à travers elle avec sa propre famille. Elsa n’a rien d’une intellectuelle. Elle aime ce confort bourgeois qui ne révolte plus le père de la relativité. Elle écrit à Einstein à son bureau, à Zurich, où la famille est revenue. Et garde bien sûr précieusement les réponses. On y lit, en avril 1912 : « Je dois aimer quelqu’un, ou bien la vie est trop misérable. Vous êtes ce quelqu’un. Vous n’y pouvez rien. Je ne vous demande pas la permission. » La vie du couple s’en ressent. Une amie de Mileva parle même d’une visite où le visage enflé de la jeune femme lui fait penser qu’elle a ramassé un mauvais coup. On est à des années-lumière de l’image d’Epinal ! Les attendus du divorce sont aujourd’hui encore au secret à l’université de Jérusalem. On murmure qu’ils feraient état de violences conjugales. Des mauvaises langues, sûrement.

Elsa envoie discrètement à Albert par la poste ses nourritures préférées. L’attention le transporte : cela le touche plus qu’ « aucun poème qu’elle pourrait lui réciter ». Elle lui a offert une brosse à cheveux et des conseils d’hygiène. Il lui rend compte des progrès. Mais pose des limites à la « berlinisation ». Le brossage des dents, par exemple : « Les soies de porc peuvent fraiser le diamant. Comment mes dents pourraient-elles y résister ? » On lui propose un poste prestigieux à Berlin. Il accepte, contre l’avis de Mileva. Ils s’y installent en avril 1914. L’été suivant, elle reprend le chemin de la Suisse avec ses deux marmots sous le bras. Einstein pose par écrit des conditions draconiennes à son retour : Mileva n’est plus que la gouvernante, veillant au confort du maître et renonçant à toute relation personnelle avec lui. Inacceptable. Fin du mariage. Mais pas fin de l’histoire. Seule avec ses enfants, Mileva manque d’argent. Elle s’effondre quand Einstein lui annonce son intention de divorcer. Rien d’original, mais un de ces moments où la vie de l’un se brise tandis que l’espoir renaît pour l’autre. Délicat, Einstein écrit à son ami Michele Besso : « Nous, hommes, sommes de lamentables créatures dépendantes. Je l’admets avec joie. Mais, en comparaison de ces femmes, chacun d’entre nous est un roi. » Les relations avec ses enfants se dégradent. Hans Albert le rejette, et Edouard, garçon hypersensible, se révèle fragile. Le divorce est prononcé en février 1919 ; il se remarie en juin.

Mileva avait été la compagne de l’ombre et des années de vaches maigres, Elsa côtoiera une légende vivante. En 1919, une éclipse prouve la validité de la théorie de la relativité. L’ « einsteinmania » se déchaîne. Le génie excentrique fait le tour du monde, poursuivi comme une rock star par des fans qui veulent lui voler un cheveu. La fille d’un lord anglais s’évanouit en le voyant. Elsa va organiser un cordon sanitaire, chassant les journalistes et les curieux. Installé dans un confortable appartement, sur Haberlandstrasse, il vit avec les deux filles d’Elsa, Ilse et Margot. Mais protège fanatiquement son indépendance, refusant à Elsa le droit d’user du « nous » pour parler du couple. Il se lève la nuit pour jouer du violon dans la cuisine et se réfugie le jour dans le grenier. Scientifiquement, Einstein commence son combat contre la mécanique quantique et le principe d’incertitude. « Dieu, dit-il, ne peut pas jouer aux dés. » Perdant son leadership absolu sur la science, il se tourne vers le monde. Le nazisme gangrène l’Allemagne ; il soutient le sionisme et se rend en Palestine avec Chaïm Weizmann.

Scènes de jalousie
Einstein se fait aussi construire une maison de campagne à Caputh, à la lisière de la forêt. Ses amis lui offrent un voilier qu’il barre souvent seul. Il y embarque aussi ses admiratrices. Celles qui s’enflamment pour la science à la vue du maître et qu’il ne décourage visiblement pas. Elsa fait des scènes de jalousie qui le font « rugir comme un lion ». Frau Mendel, une riche veuve, l’emmène au spectacle. Une jeune Autrichienne blonde, Margerete Lebach, ne le quitte plus pendant l’été 1931. Il exprime clairement à l’architecte qui a construit sa maison son opinion sur le mariage : « Incompatible avec la nature humaine : 95% des hommes et beaucoup de femmes ne sont pas monogames par nature. » On ne peut être plus clair.

En ce début des années 30, l’antisémitisme gagne du terrain. Premier visé : Einstein. En décembre 1932, il part avec Elsa pour Princeton, aux Etats-Unis, avec la ferme intention de revenir en Allemagne. En janvier 1933, les nazis prennent le pouvoir. Caputh est investie par les sbires de Hitler. Message reçu. Après un ultime séjour au Coq-sur-Mer, en Belgique, le couple abandonne définitivement le Vieux Continent pour le Nouveau Monde. Einstein laisse ses deux enfants en Suisse, auprès de Mileva, avec qui il ne cessera jamais de correspondre. Il se préoccupe de loin du sort de Hans Albert et d’Edouard. Tentant d’influencer, sans succès, les études du premier. Ou de s’opposer à son mariage avec Frieda, tout aussi vainement. Le cas d’Edouard se révèle plus douloureux. Plus compliqué aussi. En 1929, il commence sa médecine. Passionné par les idées de Freud, il se voit psychiatre. Là non plus, Einstein n’est pas d’accord. Il a rencontré le médecin viennois et le prend pour un charlatan. Edouard plonge dans une dépression profonde dont il ne se remettra jamais. Il se retourne contre son père, qu’il agresse dans ses lettres. Il devient violent. On le dit schizophrène, diagnostic fourre-tout de l’époque. Jusqu’à sa mort, en 1965, dans une clinique psychiatrique de Zurich, sa vie n’est qu’une lente descente à l’intérieur de lui-même. L’enfant charmant deviendra, de coma insulinique en choc électrique (les traitements alors prodigués), un homme hébété. Une approche freudienne des troubles d’Edouard aurait-elle eu un meilleur résultat ? Difficile de répondre avec certitude aujourd’hui. Mais il est clair que l’opposition d’Einstein à la psychanalyse a interdit à Edouard de tenter sa chance. La dernière visite du père au fils date de 1932. Si Einstein a assumé jusqu’après sa mort les charges matérielles de la maladie, Mileva se retrouva seule face à cette tragédie. Comme elle sera seule pour mourir dans une chambre d’hôpital en 1948.

Le père de la relativité n’a pas non plus soutenu Elsa quand cette dernière a dû rentrer en Europe, en France, au chevet de sa fille Ilse, qui se meurt de tuberculose. Une autre vie a commencé pour Einstein outre-Atlantique. Là-bas, tout le monde ignore l’existence de sa première famille. On prend Margot, sa belle-fille, pour sa propre fille. C’est d’ailleurs elle qui, après la disparition d’Elsa, en 1936, assurera, avec Hélène Dukas, la fidèle secrétaire, et Maja, la sœur cadette d’Einstein, le confort domestique auquel Einstein est accro. L’Institute for Advanced Studies de Princeton a été taillé sur mesure pour lui. Ici, pas de contrainte : les penseurs au long cours peuvent s’abandonner à la valse de leurs neurones. Einstein y poursuivra, sans succès, sa quête de la Grande Unification, qui réunirait en une seule toutes les forces du monde physique. Les habitants de la ville le traitent comme un dieu vivant. La légende parle d’automobilistes fonçant dans un arbre après l’avoir aperçu trottinant vers l’institut. Dukas monte la garde, tel Cerbère, trie les milliers de lettres qu’il reçoit, censure même celles de sa famille, pour préserver sa tranquillité.

Citoyen américain depuis octobre 1940, le sage de Princeton va devenir un homme d’engagements. Il se bat pour la création d’Israël, contre la guerre froide, pour Gandhi, pour les époux Rosenberg. Il en appelle à l’ONU pour la mise en place d’un gouvernement mondial. En plein maccartisme, il soutient Robert Oppenheimer, déchaînant contre lui les limiers du FBI. L’homme public est très occupé. Les femmes restent fascinées par ce personnage hors du commun, trésor vivant de la physique et conscience planétaire. Une dévotion de plus en plus platonique au fur et à mesure du temps. Une admiratrice du Maine tente tout de même sa chance en 1946 : « Je vous aime, bien que je ne sois pas digne de vous », écrit-elle dans une lettre où figurent nom et adresse. Pour ses 70 ans, en 1949, il publie Le Sens de la relativité : succès mondial. Le moindre écrit d’Einstein est parole d’évangile pour des médias qui le vénèrent. Cet été-là, il passe ses vacances en Californie auprès de la fidèle Hélène Dukas et de Margot. Au programme, voile, promenades. Et repos, car, en décembre 1948, il a été opéré d’un anévrisme de l’aorte abdominale. De retour à Princeton, il replonge dans ses activités pacifistes et refuse, en 1952, la présidence d’Israël.

En 1955, à 76 ans, il est hospitalisé à la suite d’un malaise lié à son anévrisme. Son état s’aggrave. Il refuse tout traitement :

« Je n’ai pas besoin de l’aide des médecins pour mourir. »

Il décède le 18 avril. Son corps est incinéré, et ses cendres répandues en secret dans un lieu aujourd’hui encore inconnu. Mais, avant d’être dévoré par les flammes, l’homme dont les idées avaient bouleversé le monde a perdu son cerveau, prélevé pendant l’autopsie. Les neurones les plus célèbres du siècle allaient désormais vivre une vie autonome en l’absence de leur légitime propriétaire. En 1993, on a découvert que les yeux avaient aussi été mis de côté pendant l’autopsie et que leur possesseur envisageait de les vendre. Surréaliste. Heureusement, en 1955, le cerveau a été plongé dans du formol, endommageant son ADN. Sinon, il se trouverait bien aujourd’hui un savant fou pour essayer de le cloner. Tant d’esprit et si peu de chair, cela donnerait vraiment le vertige. Surtout que, contrairement à la légende, Einstein n’était ni un pur esprit ni un ennemi de la chair.

A lire

The Private Lives of Albert Einstein, par Roger Highfield et Paul Carter. Faber and Faber, 1993 (non traduit en français).
Einstein, le génie, l’homme, par Denis Brian. Robert Laffont, 1997.
Einstein : la vie et l’œuvre, par Abraham Pais. InterEditions, 1993.
Albert Einstein : biographie illustrée, par Kenji Sugimoto. Belin, 1990.

© L’EXPRESS

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