Dieu & la science

, par  Grainede Ble , popularité : 3%

 Dieu & la science

1 - Qui sommes-nous ?

1.1. Les inconnues de l’Univers.
1.2. Les incertitudes de la matière.
1.3. Dieu, les dés, et le boson de Higgs.
1.4. Les mystères de la Vie.
1.5. La mouche, son œuf et l’asticot.
1.6. Les énigmes de l’homme.
1.7. « La religiosité cosmique ignore les dogmes ».

2 - L’histoire : Des siècles d’affrontement

2.1. Moyen Age : le temps de l’ambiguïté.
2.2. Quand la science se fait religion.
2.3. La révolution de Charles Darwin.
2.4. Le grand malentendu.
2.5. XXe siècle : le temps du doute.
2.6. La Chine sans Dieu ni science.
2.7. Le secret perdu de l’islam.

3 - L’homme moderne :

3.1. Le nouveau choc.
3.2. Quand les savants déjantent.
3.3. Biologie de la foi.
3.4. L’ADN, dieu moderne.
3.5. Le secret du Créateur ?
3.6. Clonage et damnation.
3.7. Les ayatollahs de la nature.
3.8. Le combat des créationnistes.
3.9. Dieu, la science et le libéralisme.
3.10. Les scientifiques.
3.11. « La vie est inscrite dans le cosmos ».
3.12. Les scientifiques et Dieu.
3.13. L’affaire Galilée.
3.14. La controverse de Valladolid.

Introduction.

Semaine du jeudi 23 décembre 2004 - n°2094_95 - Dossier

 Dieu & la science, Le nouveau choc

A plusieurs reprises au cours des siècles, la science a cru
qu’elle savait tout. Qu’elle avait tout compris de l’Univers,
de la matière, de l’énergie, de la vie, de l’homme. Et ce
qu’elle savait balayait de façon aussi radicale que
spectaculaire le message des grandes religions, les
constructions des mythologies, les récits des traditions ou
les croyances ésotériques sur les mêmes grandes questions. En
quelques décennies, la Terre cessa d’être le centre du monde,
l’homme ne fut plus le but ultime de la Création et Dieu se
sentit de plus en plus mal, du moins celui que l’homme avait
créé à son image. La nature ayant horreur du vide, des
idéologies, des philosophies, des fantasmagories prirent la
place du moribond. Pour éviter les ennuis, chacun se retira en
son domaine, les sciences dans la compréhension du vivant, les
religions dans le secours aux vivants.

Mais en matière de connaissance des choses, des siècles
d’affrontements, des procès pour hérésie, des condamnations au
bûcher, des anathèmes et des injures se soldaient par le
triomphe absolu du raisonnement, du calcul, de la mesure, de
l’expérience et de la déduction. Dopée par ses succès, ivre de
son savoir, la science est à son tour devenue religion. La
religion de l’ère industrielle, où soudain tout devint cause
et effet : de l’attraction universelle à la propagation des
virus, de la marche inéluctable de l’Histoire au sein des
phénomènes marchands à la structuration de l’inconscient comme
langage.

Et puis le XXe siècle est arrivé : la physique nucléaire et ses
secrets, la mécanique quantique et ses incertitudes, enfin la
relativité et ses ambiguïtés ont ébranlé à leur tour la
religion positiviste et le dieu rationalité. La science a
commencé à douter d’elle-même. Les savants se sont partagés en
deux catégories. Les premiers, à la suite d’Einstein,
s’émerveillaient que l’Univers soit intelligible, que le
hasard s’organise toujours selon une complexité croissante.
Certains d’entre eux finissaient par croire que du big-bang à
la théorie du chaos tout indiquait qu’une puissance inconnue,
une « ultime réalité », comme le dit le prix Nobel Christian de
Duve que nous interrogeons longuement dans ce dossier, puisse
constituer la réponse lointaine à la question du sens.

L’autre catégorie de savants refusait radicalement ce retour
tacite du « finalisme » aristotélicien et le triomphe du grand
déterminisme. Elle s’opposait à toute convergence entre
science et foi. Elle rappelait les échecs pitoyables des
tentatives de preuve de l’existence de Dieu par la complexité
des êtres vivants ou par l’expansion de l’Univers. Elle
évoquait l’immense champ de découvertes restant à opérer dans
l’infiniment grand ou l’infiniment petit. Elle évoquait
l’existence possible de plusieurs univers et la certitude que
nos 100 milliards de neurones n’étaient pas encore
suffisamment nombreux pour comprendre ce qui nous échappe
aujourd’hui.

En attendant, bien plus que les savants, ce sont les citoyens
du monde qui sont saisis par le doute. Quelle est cette
science capable de nous apporter d’immenses progrès mais aussi
Hiroshima, les manipulations génétiques douteuses et les
tentatives de clonage humain ? Quels sont ces « savants » saisis
par l’irrationnel ? Le pari sur le progrès qui semble
sous-tendre toute recherche n’est-il pas déjà perdu ? Les
dérives du nouveau siècle, la mondialisation inégalitaire,
l’individualisme triomphant, la violence mystico-religieuse,
le naufrage des grandes idéologies, la séduction du
fondamentalisme et l’angoisse existentielle n’ouvrent-ils pas
un boulevard aux intégristes de tout poil ? Ces terroristes de
l’âme s’estiment en droit de prôner l’établissement par la
force de régimes théocratiques, d’exiger l’enseignement de la
« science de la création » et la véracité absolue du récit
biblique de la Genèse, de proclamer la diabolisation de
l’avortement et des recherches sur le vivant, ou de défendre
par la violence la déesse Nature corrompue par l’homme...
Quand se superpose à ces prétentions le triomphe d’un
capitalisme médiatico-mystico-financier tenté de s’acheter la
recherche pour prouver, par exemple, l’existence de Dieu, le
XXIe siècle rappelle furieusement les siècles passés.
C’est ce nouveau choc, ranimant souvent de très vieilles
querelles, que notre dossier entend raconter, à travers un
point des connaissances sur les grandes questions, l’histoire
des conflits entre science et religion et l’examen des
affrontements contemporains.

Michel de Pracontal Olivier Péretié

  1 - Qui sommes-nous ?

Semaine du jeudi 23 décembre 2004 - n°2094_95 - Dossier

Les grandes questions

1 - Qui sommes-nous ?

D’où venons-nous ? D’où vient l’Univers ? A ces éternelles
interrogations, les religions apportaient des réponses non
prouvées mais susceptibles d’apaiser les angoisses. En
expliquant le cosmos, la matière, la vie et l’homme, la
science a délivré des vérités plus rationnelles qui posent
d’autres questions. Peut-elle dissiper l’inquiétude
métaphysique ? Enquêtes et entretiens (fictif) avec Albert
Einstein et (réel) avec le prix Nobel Christian de Duve.

1.1. Les inconnues de l’Univers.

Semaine du jeudi 23 décembre 2004 - n°2094_95 - Dossier

 Le Big-Bang, une nouvelle Genèse

Les inconnues de l’Univers

Maintenant qu’elle a compris et démontré quand et comment est né le
cosmos, la science se brise-t-elle sur les interrogations
métaphysiques de « l’avant » et du « pourquoi » ? Une chance pour Dieu ?

Au commencement, Dieu ne créa rien du tout. Ni cieux ni Ciel,
ni Terre ni mers, ni bêtes ni bestioles. On était en 1965
après Jésus-Christ, et il en avait ras la barbe de se taper
tout le boulot depuis le fin fond de la Sainte Eternité. « Que
ces deux petits malins de Penzias et Wilson se débrouillent
tout seuls ! », cria Dieu en colère, avant de se retirer dans
son tipi (c’est une image).

Arno Penzias et Robert Wilson ne se le firent pas dire deux
fois. Ils étaient peut-être nuls en création du monde, mais
c’était deux sacrés bons ingénieurs devant l’Eternel. Aux
laboratoires Bell de Holmdel, New Jersey, ils travaillaient
sur une antenne de radio destinée à recevoir les signaux de
Telstar, le premier satellite de télécommunications. Penzias
et Wilson voulaient utiliser l’antenne pour détecter une
émission venue du halo de notre galaxie. Au lieu du signal
prévu, ils captèrent un rayonnement inconnu, qui présentait la
propriété insolite d’être identique dans toutes les
directions, comme s’il venait de partout à la fois !

Personne n’avait jamais vu un truc pareil. Penzias et Wilson
crurent à un parasite produit par les circuits électroniques.
Ils passèrent l’appareillage au peigne fin, nettoyèrent chaque
crotte de pigeon et interdirent à la moindre souris de péter
dans un rayon de 25 kilomètres. Malgré ces précautions, le
satané signal persista. Les deux ingénieurs se creusèrent la
tête jusqu’à ce qu’ils apprissent qu’une équipe de la
prestigieuse Université de Princeton, tout près de Holmdel,
cherchait justement ce qu’ils avaient trouvé par hasard : un
rayonnement cosmique isotrope, c’est-à-dire d’une égale
densité dans toutes les directions. D’après Robert Dicke et
James Peebles, les astrophysiciens de Princeton, cette
radiation était le résidu d’un passé lointain où l’Univers
avait été une « boule de feu primordiale » incroyablement
chaude ! Dicke et Peebles avaient construit une antenne
similaire à celle de Holmdel pour capter le rayonnement
fossile, mais ils s’étaient fait brûler la politesse par les
ingénieurs de la Bell. Fin 1965, l’antenne de Dicke confirma
les résultats de Holmdel.

C’était une immense découverte scientifique, qui couronnait un
demi-siècle de recherches cosmologiques. Dès 1922, le
mathématicien russe Alexander Friedmann supposait que
l’Univers était en expansion. Puis Edwin Hubble montrait que
l’espace intersidéral était peuplé de milliards de galaxies
qui s’éloignaient les unes des autres. Ce qui confirmait
l’hypothèse de Friedmann et suggérait que l’Univers avait
d’abord été beaucoup plus petit. En 1927, l’abbé Georges
Lemaître, un astronome de Louvain, affirmait qu’en remontant
dans le temps on atteindrait un instant initial où le monde
entier tiendrait dans un grain de matière fantastiquement
concentré, un « atome primitif ». Après Lemaître, George Gamow,
Ralph Alpher, Robert Herman , etc., élaborèrent la théorie de
cet « œuf cosmique », d’une densité et d’une température
colossales d’où avait surgi, en une formidable explosion, une
gigantesque soupe de particules et de radiations. Galaxies,
étoiles et planètes n’étaient rien d’autre que les grumeaux de
la soupe cosmique, refroidies depuis 15 milliards d’années.
Cette construction impliquait l’existence du rayonnement
cosmique « fossile », reliquat du bain de lumière brûlante d’où
était issu notre monde. Leur découverte, d’abord annoncée dans
le célèbre « Astrophysical Journal », valut à Penzias et Wilson
le Nobel de physique en 1978. Malgré ce succès, la Grande
Explosion initiale ne fit pas l’unanimité. L’expression même
de « big-bang », aujourd’hui banale, avait été inventée par
l’astrophysicien britannique Fred Hoyle, partisan d’un Univers
immuable, pour se moquer du « Grand Boum » de Lemaître et
consorts. Et Robert Dicke penchait, lui, pour un univers
« oscillant », passant par une série infinie de cycles
expansion-contraction.

Pour sa part, Dieu n’avait guère d’objection à cette version
moderne de la Genèse : même si celle-ci faisait remonter le
début des opérations à 10 ou 15 milliards d’années, nettement
plus que la semaine prévue par l’Ancien Testament, elle
restait compatible avec l’idée que le monde avait été créé. La
chose n’échappa point au pape Pie XII, qui observait en 1951 :
« Il semble en effet que la science d’aujourd’hui, remontant
d’un trait à des millions de siècles, ait réussi à se faire le
témoin de ce fiat lux initial, de cet instant où surgit du
néant avec la matière un océan de lumière et de radiations,
tandis que les particules des éléments chimiques se séparaient
et s’associaient en millions de galaxies. »

C’était tirer la couverture du côté de la religion, mais la
physique avait elle-même ouvert la brèche : si la théorie
expliquait que le monde était né d’une singularité initiale,
elle ne disait rien de ce qui s’était passé avant le big-bang.
Comme le fit remarquer en 1986 l’astrophysicien Hubert Reeves,
« ce n’est pas une question à laquelle la science peut
répondre, mais vous voyez en même temps que c’est une question
qu’elle suscite (1) ».

Bien sûr, un scientifique sérieux objectait que la question
était mal posée : le temps lui-même commence avec le big-bang ;
il n’y a pas à se demander ce qu’il y avait avant, car il n’y
a pas d’avant. Beaucoup d’esprits ne se satisfaisaient pas de
cette réponse. D’où l’un de ces débats vertigineux dont notre
époque a le secret : primo, la science a pris la place de la
religion pour résoudre les questions éternelles comme celle de
l’origine du monde ; secondo, elle a échoué, car elle est loin
de tout expliquer. D’où ma question angoissée : que faire,
docteur ?

Dieu savait pertinemment qu’il s’agissait d’un faux problème,
pour au moins deux raisons. D’abord, beaucoup de religions ne
répondent pas à la question de l’origine de toutes choses, et
beaucoup de peuples traditionnels s’en soucient comme de leur
premier étui pénien. Les mythes des Kwaio des îles Salomon ne
cherchent pas à expliquer le début de tout, mais « parlent d’un
monde où les humains donnaient de grandes fêtes, élevaient des
cochons, cultivaient le taro et livraient des batailles
sanglantes », tout comme aujourd’hui (2).

De plus, même dans les cultures préoccupées par l’origine du
monde, les solutions proposées sont très variées et diffèrent
en général de celle proposée par le monothéisme
judéo-chrétien, à savoir le Grand Architecte cosmique de
l’Ancien Testament. Dans la cosmogonie de l’Inde, le temps est
cyclique, l’Univers se crée quand Brahma ouvre les yeux et se
détruit quand il les referme. Chez les Chinois, l’Univers est
né d’un œuf cosmique, comme dans la cosmogonie de la
Haute-Egypte. Mais le pays des pharaons propose aux moins deux
autres versions : selon celle d’Héliopolis, d’un océan
primordial émerge Rê, le Soleil, qui engendre un couple, Shou
(le sec) et Tefnout (l’humide), d’où naissent le Ciel et la
Terre ; dans la cosmogonie de Memphis, Ptah, le démiurge, sort
de l’océan primordial pour créer l’homme. Pour les Grecs, du
moins selon Hésiode, tout commence par le Chaos, d’où
surgissent Gaia, la Terre, Eros, le Désir, Erèbe, les
Ténèbres, et Nyx, la Nuit. Les Aborigènes d’Australie parlent
de Tjukurpa, un « temps du rêve » pendant lequel des ancêtres
surnaturels tels que le Serpent Arc-en-Ciel et les
Hommes-Eclairs créent le monde.

Bref, la supposée crise métaphysique provoquée par la théorie
du big-bang n’a rien d’universel. Elle résulte pour
l’essentiel de la méconnaissance des médias et du public
occidental de leur propre culture religieuse judéo-chrétienne.
Ce qui n’empêche pas les mêmes médias de chercher à résoudre
le problème qu’ils ont artificiellement créé. Ce qui se
traduisit dans les années 1980 par d’improbables et confuses
tentatives de rapprocher « Science et Conscience », le second
terme étant identifié, sans que l’on sût pourquoi, à la
conscience religieuse.

Au début du troisième millénaire se développa une stratégie
médiatique plus nettement antiscience, consistant à tirer à
boulets rouges sur le big-bang, décrit comme une théorie à
bout de souffle, rafistolée de toutes parts, et qui n’allait
pas tarder à exploser avec un bruit mat. Au même moment, des
physiciens de l’Université de Chicago annonçaient que l’on
avait pour la première fois détecté la polarisation du
rayonnement fossile. Ce résultat, prévu dès 1968, vérifié en
2003 et 2004, était « une confirmation éclatante des idées du
modèle cosmologique standard » (« Science », 27 septembre et 15
novembre 2002 ; 8 octobre et 29 octobre 2004). En pratique, il
permettait de découvrir une image de l’Univers jeune
extraordinairement plus précise que celles dont on disposait
jusqu’ici. Ainsi, tandis que les métaphysiciens du dimanche
enterraient le big-bang, et que les foules s’enrôlaient dans
de nouvelles Eglises sans Grand Architecte, les scientifiques
ramenaient du fin fond du cosmos les photos de l’« Univers
bébé ».

Dieu songea que sa Création était somme toute assez robuste.
Et il vit que cela était bon.

Notes :

(1) Hubert Reeves, in « Sciences et Symboles », Albin
Michel/France-Culture, Paris, 1986.
(2) Roger Keesing cité par Pascal Boyer dans « Et l’homme créa
les dieux », Robert Laffont, 2001, réédité en Folio Essais.

Michel de Pracontal

A suivre...

Le Nouvel Observateur.

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