Au-delà de l’homme mental et de l’homme neuronal

Théorie de la Médiation

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Pour élaborer une authentique science de l’homme, il convient, non seulement de se débarrasser de ce qu’il reste des littéraires, mais, aussi, de l’antagonisme du « neuron » (le nerf, qui est du côté du corps) et de la « psuchè » : l’esprit, c’est-à-dire tout le reste, qui est on ne sait où. Autrement dit, ce que je voudrais vous montrer, aujourd’hui, c’est que ces deux écoles de pensée, que sont les neurosciences et la psychanalyse, relèvent d’un dualisme complètement obsolète, en dépit des nombreux débats qu’il continue à susciter encore aujourd’hui, ici ou là.

Dans les neurosciences, vous avez un appareillage scientifique absolument remarquable et, d’autre part, ces neurosciences ont parfaitement raison de chercher le conditionnement cortical…mais de quoi ? Les spécialistes ne se sont jamais posés la question de savoir comment formuler avec précision les « données » qu’ils soumettent à leurs appareils. Encore une fois, leurs appareils sont absolument formidables, mais que l’on se serve d’encéphalographies, de scanners, de l’Imagerie à Résonance Magnétique etc., que font, généralement, certains de ces spécialistes ? Eh bien ! Ils mettent un gars dans un appareil, et ils lui disent : « Allez ! Pense ! ». Et alors ces savants vous disent : « Vous voyez les éclairs ? A droite, à gauche ! Oh là-là !! ». Mais posez-leur la question : « Qu’est-ce que c’est que penser ? ». A ce moment là, ils s’asseyent et ils disent « Grave problème ! On n’y connaît rien ». Au fond il s’agit de la projection des sciences de la nature (les « sciences-nat ») qu’on essaye d’appliquer, sous une forme simplifiée, à la pensée, source de la faculté de connaître ou « cognition » (d’où l’appellation de « cognitivistes » que certains se donnent). C’est tout à fait « L’homme neuronal » de Pierre Changeux.

Plus formidable, encore, les neurosciences prétendent rendre compte de la quasi totalité des phénomènes de culture. Ainsi, certains neurobiologistes se demandent, avec le plus grand sérieux, s’il n’existe pas un gène de l’homosexualité, un gène de l’amour, et même un gène de Dieu ! Je n’invente absolument rien ! J’ai eu sous les yeux un numéro spécial de la revue « Science et vie » consacré à la question. Il paraît que la « neurothéologie » est à l’œuvre ! C’est fait : « On a découvert (je cite) le rôle crucial d’une petite molécule chez ceux qui ont la foi ». Quant au « neurothéologue » interrogé sur la nature de Dieu, voici sa réponse : « Bien sûr, la définition de Dieu que nous utilisons n’est pas celle des théologiens, qui réfléchissent de façon précise sur la nature les attributs de Dieu. Pour nous, il est simplement défini comme une entité supérieure, souvent invisible, et à l’origine du monde ». Nous voilà bien avancés ! Et encore : j’ai parcouru, un jour, une revue soi-disant « sérieuse » (« Le Monde des religions ») qui consacrait un dossier à l’examen de la question : « Sommes-nous programmés pour croire ? » Je ne résiste pas à vous lire le chapeau du premier article : « Les progrès spectaculaires des neurosciences, en particulier les techniques d’imagerie cérébrale, ont permis de passer « l’extase » au scanner. Les images de cerveau de bouddhistes… » (mais est-ce que le bouddhisme est une religion ?) « … le cerveau de bouddhistes en méditation ou de moniales franciscaines en prière ont montré un état neurologique particulier, qui ouvre la voie aux spéculations : le cerveau est-il programmé pour croire, ou bien les religions sont-elles des « produits dérivés » des processus cognitifs ? ». Je n’invente rien. C’est du « Bouvard et Pécuchet », ni plus ni moins ! Vous riez de la « neurothéologie ». Eh bien sachez que, dans son dernier ouvrage, Changeux vient d’inventer, en quelque sorte, la « neuroépistémologie », la « neuroesthétique » et la « neuroéthique » (« Du Vrai, du Beau, du Bien »). « C’est hénaurme ! », se serait esclaffé Flaubert. Je vous en ai dit assez, je pense, pour que vous compreniez que, les neurosciences sont, actuellement, un véritable cul de sac. Pourquoi ? Parce que, ne possédant pas un modèle de la rationalité humaine, les questions qu’elles se posent sont idiotes. Le plus formidable, c’est que les neurosciences, ça prend ! Tous les jobards se ruent littéralement sur elles. Cela prend pourquoi ? Ici encore, parce que cela paraît sérieux, cela fait savant.

Si, donc, les neurosciences représentent, actuellement, les « sciences-nat » appliquées à l’homme, on peut dire que les psychanalystes, eux, tels qu’il pratiquent encore leur art (ils sont de moins en moins nombreux, il est vrai, et, dans moins de dix ans, ils n’existeront plus), sont en quelque sorte les « nouveaux philosophes » de l’homme. Ils bavardent à perte de vue sur les grands mythes grecs, se condamnant à une néo-philosophie : ils représentent la persistance des philosophes de la Renaissance, exactement comme les neuroscientifiques représentent la continuation des « sciences-nat » de la même époque. Ils sont dépendants, les uns, de la tradition des « humanités classiques », les autres du positivisme. Si bien que l’on peut dire qu’aucune des deux écoles n’a mis, ne serait-ce qu’un pied, dans le champ d’une authentique Science de l’homme.

En réalité, on peut considérer que les neurosciences et la psychanalyse ne sont que des demi sciences. Les uns ont un appareillage scientifique absolument merveilleux, et qui ne cesse de progresser de jour en jour, mais, comme ils n’ont aucun modèle de l’homme, ils ne construisent pas leurs données. Les autres - les psychanalystes -, avec ce double-fond qu’ils posent en l’homme et qu’ils baptisent « inconscient » définissent clairement et avec justesse leurs données, mais ils n’ont aucun laboratoire scientifique pour vérifier la validité et de leur modèle de l’homme et du laïus qu’ils tiennent sur lui. Vous voyez d’où vient leur antagonisme, antagonisme dans lequel il ne convient nullement de prendre parti. Autrement dit, les neurosciences sont de véritables sciences en ce qu’elles disposent d’un appareillage technique qui ne cesse de progresser de jour en jour mais ce sont les vraies sciences d’un faux objet, puisqu’elles n’ont aucune idée de ce qu’est qu’un homme. Quant à la psychanalyse, on peut dire que c’est la fausse science d’un vrai objet. Alors certains, plus conciliants de part et d’autre, disent : « Eh bien mettons-y un peu du nôtre : nous pouvons peut-être nous entendre. Au fond, nous sommes complémentaires ». Mais que peut bien donner, je vous le demande, l’amalgame de deux sottises (pour autant que l’amalgame soit possible). Comment, par exemple, voulez-vous que s’entendent les cognitivistes qui font de Dieu l’effet d’une molécule, et les psychanalystes qui en font une névrose ou la « sublimation » d’une sexualité (confondue avec le désir qu’elle inspire) ?

A vrai dire, on peut tirer de la psychanalyse, qu’a inventée Freud, l’amorce d’un dépassement de cet antagonisme, ce que ses successeurs, par paresse ou impuissance, ont complètement négligé. Le malheureux Freud, au fond, a été (lui aussi !) trahi par ses héritiers. De quoi, en effet, rêvait-il ? D’une biologie qui permette un jour, de trouver le conditionnement cortical des psychoses, des névroses, etc. Freud, qui était infiniment plus intelligent que ceux qui continuent aujourd’hui encore à pratiquer l’analyse, écrivait en 1920 : « La biologie est vraiment un domaine aux possibilités illimitées. Nous devons nous attendre à recevoir d’elle les lumières les plus surprenantes, et nous ne pouvons pas deviner les réponses qu’elle donnera, dans quelques décennies, aux questions que nous lui posons. Il s’agira peut-être, et probablement, de réponses telles qu’elles feront s’écrouler tout l’édifice artificiel de nos hypothèses » (Gesammelte Werke). On se demande si les analystes n’ont jamais lu Freud ! Celui qui se baptisait lui-même « le neurologue viennois » n’a cessé de dire toute sa vie : « Tout ce que je dis, c’est très joli, mais cela restera de la poésie si l’on n’arrive pas a élaborer une nouvelle biologie ». Nouvelle, pourquoi ? Parce la biologie « vétérinaire », qui était celle de son temps, ne permettait absolument pas de rendre compte des pathologies mentales qu’il étudiait.

Eh bien, de cette nouvelle biologie, dont Freud pressentait l’émergence (et dont il rêvait), Jean Gagnepain a posé magistralement les fondements dans le dernier ouvrage qu’il a publié avant sa disparition, et qui fait figure de testament (« Raison de plus ou raison de moins - Propos de médecine et de théologie »), notamment dans la première partie de l’ouvrage intitulée : « Esprit de corps, esquisse d’anthropobiologie ». « Anthropobiologie », Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’une biologie qui ne se réduise pas à ce qu’il y a, en l’homme, du chimpanzé, mais une biologie des pathologies propres à l’homme, ce qui n’exclut pas, bien entendu, la prise en compte des pathologies que nous partageons avec l’animal. A ce compte, l’Anthropobiologie fera certainement qu’il ne restera plus rien, à très court terme, du « complexe d’Œdipe », du « narcissisme », de la « relation duelle » et de tout ce bazar-là. Continuer à enseigner le modèle puéril de la psychanalyse comme une dogmatique est, déjà aujourd’hui, devenu parfaitement ridicule.

Vous voyez qu’avec Jean Gagnepain, c’est la fin du sempiternel débat autour du dualisme (esprit contre matière, « psuchè » contre « neuron », ange contre bête, etc.), qui traîne encore dans les mentalités. Et pourquoi cette persistance ? Tout simplement parce que personne n’accepte d’avoir une maladie mentale, mais tout le monde accepte d’avoir les nerfs un peu détraqués, surtout avec le stress de la vie moderne etc. ! Et c’est ainsi que, il y a un peu plus d’un siècle, la psychiatrie distinguait les psychasthéniques (malades de la « psuchè »), et les neurasthéniques (malades du « neuron »), c’est-à-dire, d’une part, les « psychopathes » (selon la terminologie psychiatrique traditionnelle) qui étaient des malades mentaux, et, d’autre part les « névropathes », qui étaient, comme on dit « malades des nerfs ». Mais désormais, si nous voulons faire la Science de l’homme, nous ne pouvons plus accepter la séparation du « neuron » et de la « psuchè ». Le dualisme est devenu définitivement insoutenable : on ne peut rien affirmer, concernant les pathologies culturelles, qui n’ait un conditionnement cortical, et donc neurologique. Au fond il va falloir appeler la psychologie la « neurologie humaine » et la neurologie (du moins celle qui ne s’intéresse pas qu’à la sclérose en plaque !), la « psychologie humaine ». Vous avez là, dans un seul et même cadre, (et il faut insister sur le fait qu’il n’y a en qu’un seul) les deux aspects d’une même réalité. En fait, neurologie et psychologie sont deux aspects, naturel ou culturel, de ce qui ressortit à l’humain. Bref, il n’y a ni neurologie, ni psychologie : il n’y a qu’une seule science qui est bel et bien cette « anthropobiologie » dont la paternité revient à Jean Gagnepain.

Du même coup, il ne s’agit plus de faire la part respective du somatique et du psychique. Il y a du somatique partout. Si nous n’avions pas le cortex que nous avons, nous ne pourrions pas avoir, non plus, les facultés que nous avons. Ce qu’il faut revoir, ce n’est pas du tout le rapport entre le somatique et le psychique en accordant plus d’importance à l’un ou à l’autre : il faut admettre, au contraire que tout est somatopsychique…ou psychosomatique (dites cela comme vous voudrez). L’homme est un être entier, si bien que l’on ne peut pas séparer les facteurs qui le constituent. C’est-à-dire qu’il faut aboutir à un dépassement de la contradiction de la neurologie et de la psychologie, et ceci dans le but de mieux saisir la différence du fonctionnement animal et du fonctionnement humain. Cette différence n’a pas été jusqu’à présent suffisamment posée. Ou, plus exactement, elle est posée par des spécialistes divers (zoologues, éthologues, neurologues ou psychologues) qui, ne se rencontrant jamais, ne peuvent qu’empiéter sur le domaine des autres sans jamais arriver, non pas à un compromis, (puisque je vous ai dit que celui-ci était impossible), mais à un dépassement de leurs différences.

Autrement dit, il faut considérer que l’homme est un corps spirituel, ou un esprit corporel, comme vous voulez. C’est une absurdité que d’admettre un esprit incorporel. L’esprit n’est qu’une fonction du corps : nous avons un corps différent de celui du chimpanzé, c’est-à-dire un corps capable de nous faire accéder à des facultés que sont le langage, la technique, la société et la norme. Si bien que l’on ne peut pas dire que le corps, c’est de la chair, et qu’il y a un esprit qui se promène à l’intérieur. Je le répète : l’esprit est une fonction du corps dont nous disposons.

Dans ces conditions, et c’est par ces mots que j’en terminerai, vous comprenez que parler de matérialisme ou de spiritualisme est une bêtise philosophique. Pourquoi ? Parce que, d’un côté, on met la chair, de l’autre, l’esprit. Mais pourquoi privilégier l’un ou l’autre ? Parler de l’esprit comme de quelque chose qui n’a rien à voir avec la chair ou parler de la chair comme de quelque chose qui n’a rien à voir avec l’esprit cela ne tient pas. Pas question d’opter pour l’un ou l’autre. Nous ne somme ni chair ni esprit, mais un type de chair particulier qui nous permet d’élaborer de l’esprit.

Introduction à la Théorie de la Médiation

Jean-Luc Lamotte est anthropologue et essayiste. Il a publié, en 2001, une « Introduction à la Théorie de la Médiation ». Il est disciple de Jean Gagnepain père fondateur de la Théorie de la Médiation.

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