Les faux médicaments arrivent en Europe

, par  Grainede Ble , popularité : 2%

Importations parallèles, copies, faux médicaments dangereux ou inutiles,
ce fléau croissant ne concerne plus que les pays pauvres. La distribution
pharmaceutique américaine a déjà été contaminée par de la fausse EPO.
Paris a déjà connu un cas d’importation de faux médicament. Selon
l’Organisation mondiale de la santé (OMS), déjà 30% des contrefaçons
proviennent des pays développés.

Jean-Michel Bader

C’est un des « cadeaux » empoisonnés de la mondialisation, et des règles de la libre circulation des biens signées par les pays membres de l’OMC et
des pays de l’Union européenne. Les fabricants, distributeurs et vendeurs
de produits pharmaceutiques dégradés, dépourvus de principes actifs voire
même carrément toxiques, cherchent à pénétrer les circuits de la pharmacie française, à partir de pays européens, ou grâce à Internet. Jusqu’ici notre pays n’a officiellement détecté aucun cas, mais les inquiétudes des pouvoirs publics des pays occidentaux sont réelles.

La Food and Drug Administration américaine a créé une force de frappe anti-contrefaçons en juillet 2003, qui, voici quelques jours, a fait des propositions de luttes tous azimuts : colisage, authentification des produits, identification des contrefaçons par balises à radio-fréquence, etc. La fédération internationale pharmaceutique, l’Organisation mondiale de la santé et, en France le ministère de l’Intérieur, les Douanes, Tracfin, Interpol, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé et les industriels du secteur traquent sans relâche les faux médicaments.
Au cours d’une réunion organisée mercredi à Paris par l’Ordre national des
pharmaciens, Fodé Oussou Fofana, président de l’ordre des pharmaciens de Guinée, a rappelé que 70% des médicaments antipaludéens circulant au
Cameroun et dans six autres pays africains sont contrefaits. D’après The
Lancet, 64% des antimalaria étudiés au Vietnam ne contenaient pas de
principe actif. Un rapport de février 2004 de la FDA confirme que 50% des
traitements antipaludéens sont contrefaits en Afrique.

La France est encore épargnée mais l’ordre national des pharmaciens tire la sonnette d’alarme

 Les faux médicaments arrivent en Europe

En Guinée, le patron de l’ordre des pharmaciens a lancé, de 2000 à 2004,
six étudiants thésards sur la piste des faux médicaments, en analysant
systématiquement les médicaments vendus sur les marchés de Conakry.

Sur 137 médicaments identifiés et analysés, seulement 54 étaient en tous
points conformes (de l’emballage à la composition) au médicament officiel,
et 83 (soit 61%) ne l’étaient pas. 56 des médicaments suspects avaient un
« déficit partiel » (en principes actifs), et 18 autres ne contenaient rien.
Toutes les classes étaient représentées : antibiotiques, antalgiques,
anti-inflammatoires, antiparasitaires. Conclusion des étudiants guinéens :
« Les 137 médicaments proviennent de 57 laboratoires fabricants dont
seulement huit sont officiellement reconnus par le ministère de la Santé
publique. »

Ziad Nassour, de l’ordre des pharmaciens libanais, a expliqué que
l’amendement d’un article de loi autorisant la pratique d’escomptes (donc
de ristournes) sur le prix des médicaments a provoqué une concurrence
déloyale entre pharmaciens, une augmentation des prix. « L’incitation à la
consommation a finalement fait exploser la contrebande et l’irruption des
contrefaçons. » M. Nassour donne l’exemple d’une boîte de Leponex (puissant neuroleptique traitant les schizophrénies). La « vraie » est achetée 80 livres par le pharmacien honnête et la « fausse » payée 15 livres par un collègue peu scrupuleux. Le prix proposé au patient des deux produits est identique : 100 livres. Mais le premier responsable d’officine voit sa marge entièrement balayée par la pratique des escomptes, tandis que le second fait un bénéfice net de 54 livres. Du coup, la tentation de la
contagion est grande, pour survivre, de faire aussi la contrebande des
contrefaçons.

En France, le seul cas avéré, a été en 2003 une affaire de faux
corticoïdes de blanchiment de la peau, dans un circuit illégal à Barbès,
donc en dehors du circuit pharmaceutique officiel. Yves Juillet, du
syndicat des entreprises du médicament, l’a rappelé : « Les Etats-Unis ont
vu doubler les déclarations de cas de fraude entre 2003 et 2004. Il s’agit
de produits chers à forte valeur ajoutée (hormones, EPO, anticancéreux),
le phénomène est aggravé par la couverture médicale incomplète. 40
millions d’Américains n’ont pas de protection sociale. Et contrairement à
la France, le circuit de distribution des médicaments est perméable, les
pharmaciens peuvent acheter à qui se prétend distributeur sans
vérification. »

En France, aucun pharmacien ne peut acheter, ni se réapprovisionner, sans
s’identifier auprès d’un répartiteur, d’un distributeur ou d’un fabricant.
Chacune de ces entreprises, considérées comme établissements
pharmaceutiques, fait dialoguer entre eux des pharmaciens diplômés
identifiés.

Par ailleurs la réglementation sur les prix, la traçabilité
des lots et les conditions de délivrance sur ordonnance médicale au
patient ne rendent pas notre pays particulièrement attractif aux mafias du
faux médicament !

Mais la vente sur Internet, toute interdite qu’elle soit, est menaçante : l’offre vient de l’étranger donc hors législation française, et les produits de l’impuissance, les anorexigènes, les hormones, les anabolisants font l’objet d’une demande en forte croissance.

On y trouve d’ailleurs du faux comme du vrai médicament détourné ! Nous
avions, en 1994, commandé sur un site Internet américain de l’hormone de
croissance et des corticoïdes anabolisants, qui étaient arrivés par simple
colis postal à la rédaction. Vérification faite auprès de Pharmacia et Eli
Lilly, il s’agissait bel et bien de lots de fabrication officiels, et les
seringues contenaient vraiment les produits actifs. L’hormone de
croissance avait été « braquée » plusieurs années auparavant dans une usine Pharmacia non sécurisée du nord de l’Europe !

Autre risque, également conséquence de la mondialisation : celui des
importations parallèles : « Un arrêt de la cour de justice européenne
autorise en effet l’altération des conditionnements. Cela privilégie la
libre circulation au détriment de la santé publique. » Certains de nos
partenaires, dont l’Allemagne, prônent une déréglementation totale de la
distribution « au moment où nos frontières deviennent communes avec celles des pays contrefacteurs », s’indigne le docteur Juillet.

Une affaire à suivre...

Ils représentent 10% du marché selon l’OMS

 Alerte aux faux médicaments

Après avoir fait des ravages dans le tiers-monde, la contrefaçon de
médicaments frappe aujourd’hui les pays développés

« Pour fabriquer par exemple de faux sacs Vuitton, il faut
investir un peu, acheter au moins du vrai cuir. Avec les
médicaments, il suffit d’une banale machine à confectionner
les pilules, dans lesquelles vous pouvez mettre des
ingrédients qui ne coûtent rien. » Le constat est de Jean
Parrot, président de la Fédération internationale
pharmaceutique et de l’Ordre national des Pharmaciens, qui
organisait ce 3 novembre à Paris un colloque international sur
« les Contrefaçons de médicaments ». Un phénomène planétaire qui
prend des proportions effrayantes, et contre lequel toutes les
autorités concernées - depuis l’OMS jusqu’aux instances
européennes, en passant par les administrations de la santé
publique, les douanes, les firmes pharmaceutiques, on en passe

  • tentent de conjuguer leurs efforts, sans se faire trop
    d’illusions sur l’efficacité de cette mobilisation tant le
    problème paraît inextricable.

Les remèdes bidon sont vieux comme la maladie. Mais, pour ce
qui est des faux médicaments de marques connues, aux noms
désignant en principe des molécules efficaces et dûment
brevetées, le phénomène ne remonte qu’à une dizaine d’années.
Au début, il ne s’agissait que de petits trafics localisés,
affectant quelques pays sous-développés. Avec des résultats,
il est vrai, déjà catastrophiques, qu’a répertoriés l’OMS : en
1995, au Niger, une épidémie de méningite a fait au moins 2500
morts, les vaccins utilisés ne contenant que... de l’eau - ils
étaient pourtant estampillés Mérieux et SmithKline Beecham,
des labels censés inspirer la confiance. Un pseudo-sirop
contre la toux, à base de diéthylène glycol (un antigel très
toxique), a tué 89 personnes en Haïti en 1995, puis 30
nourrissons en Inde en 1998. Un antipaludéen distribué au
Cambodge en 1999 a causé au moins 30 morts, faute de contenir
le principe actif mentionné sur l’emballage. On estime
d’ailleurs que sur le million de décès annuels dus au
paludisme, au moins 200000 pourraient être évités si les
médicaments employés étaient tous authentiques. Hélas ! il s’en
faut de beaucoup : selon une étude récente de l’IRD (Institut
de Recherche pour le Développement), 70% des antipaludéens
circulant au Cameroun sont contrefaits. Une autre étude du
journal « Lancet », concernant le Vietnam, évalue à 64% la
proportion des antimalariens dépourvus de tout principe actif.

Or le fléau de la contrefaçon pharmaceutique se développe à
l’échelle de la planète entière et affecte dorénavant certains
pays développés. Selon les dernières estimations de l’OMS, 40%
des cas de contrefaçon concernent à présent les pays
industrialisés. Et ce secteur d’activité - maintenant investi
par des réseaux mafieux - représente 10% de tous les
médicaments vendus, avec un chiffre d’affaires annuel de 32
milliards de dollars. Bien entendu, les médicaments les plus
contrefaits sont aussi les plus coûteux et les plus vitaux
(antibiotiques, vaccins, antisidéens, benzodiazépines,
insuline), ou coûteux sans être forcément vitaux, comme le
fameux Viagra, de nos jours plus convoité que la corne de
rhinocéros... Lorsque ces faux sont de parfaites copies des
originaux, il ne s’agit en somme que de génériques illégaux,
sans incidence sur la santé publique. Mais le plus souvent,
ils ne contiennent qu’un dosage très insuffisant du principe
actif allégué. Ou ne le contiennent pas du tout. Ou en
renferment un autre. Ou encore cachent carrément un poison.
Au hasard des saisies effectuées par les douanes de divers
pays, on a vraiment tout vu : du faux Maalox tout à fait
dépourvu d’alginate d’aluminium, néanmoins vendu dans les
pharmacies des Etats-Unis. Des pilules interceptées à
Bruxelles contenant une mystérieuse « syclasine » censée lutter
contre le virus du sida, pourtant inconnue de tous les
spécialistes. De l’insuline dissimulée dans des pneus de
camion pour être importée au Liban (bonjour le respect de la
chaîne du froid !). Des pilules contraceptives ne contenant que
du talc, responsables de nombreuses grossesses non désirées.
Ou encore des conteneurs remplis de faux Viagra, losanges
bleus affichant au mieux 10% du dosage normal en sildenafil,
ou le plus souvent 0%. L’an dernier, même la Chine a reconnu
qu’il y avait décidément un problème, en fermant d’un seul
coup 1300 laboratoires illégaux.

Les raisons de cette explosion du marché sont évidentes,
claires comme l’eau distillée qui constitue les faux vaccins :
mondialisation des marchés, délocalisation des usines,
libéralisation des échanges, élargissement de l’Union
européenne... et l’internet bien sûr ! D’une certaine façon, les
laboratoires pharmaceutiques piratés ont semé eux-mêmes les
germes de la contrefaçon, explique en substance Jean Parrot :
« Ils ont commencé par délocaliser la chimie lourde dans les
pays à bas coût de main-d’œuvre, où les chimistes locaux ont
fait de rapides progrès. Au point qu’on a pu leur confier la
fabrication des « prodrogues », les intermédiaires précurseurs
des principes actifs. Puis enfin la synthèse finale de ces
principes actifs eux-mêmes. » Ainsi sont apparus - en Inde, en
Chine et au Nigeria essentiellement - des sous-traitants
capables de travailler pour leur compte, en plus d’honorer les
commandes passées par leurs donneurs d’ordres. Avec la
tentation de fabriquer à très bas prix des médicaments ayant
toutes les apparences de l’authenticité, mais très chichement
dosés. Circonstance aggravante : on a aussi délocalisé une
bonne partie des essais cliniques, dans des pays peu
regardants pour le recrutement des cobayes. Les grands
laboratoires ont ainsi procédé à un transfert de technologie
complet et massif. Qu’il soit aujourd’hui dévoyé par la
contrefaçon n’a donc rien d’étonnant. Les laboratoires piratés
évitent d’ailleurs de se plaindre trop ouvertement et refusent
généralement de parler, pour ne pas attirer la suspicion sur
l’ensemble de leurs produits.

Dans ce paysage pharmaceutique peu rassurant, les achats via
internet, dans des « e-pharmacies » à la localisation
mystérieuse, n’arrangent rien. Il se murmure par exemple que
beaucoup d’Américains s’approvisionnent volontiers par
commandes électroniques au Québec - où le prix des médicaments
est beaucoup moins élevé qu’aux États-Unis. Mais comment être
sûr de la qualité et de la provenance réelle des produits
ainsi exportés par la poste ? Jusqu’à nouvel ordre, en France,
nous sommes relativement protégés, grâce au remboursement par
la Sécu. Lequel remboursement ne s’applique qu’à des
médicaments affichant la preuve de leur provenance contrôlée.
Mais dans une Union européenne aux frontières de plus en plus
lointaines les pharmacies seront-elles toujours approvisionnées en médicaments au-dessus de tout soupçon ?

« Vu la diversité des langues, des conditionnements et des
estampillages de contrôle, comment s’assurer que des produits
entrés en Europe via la Pologne ou la Lituanie sont à coup sûr
authentiques ? », s’interroge un participant au colloque de
Paris. Pas de doute, un effort d’harmonisation - à peine
entamé - s’impose. En attendant, seuls les produits
homéopathiques tirent leur épingle du jeu : comme ils ne
contiennent de toute façon aucun principe actif détectable,
les contrefacteurs ne sauraient les produire à moindre coût...

FABIEN GRUHIER


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