Nos pensées créent le monde
Martine Castello et Vahé Zartarian
Passer de la métaphysique à la physique, ce n’est pas
seulement enlever quatre lettres ! Le mot » physique » vient du grec »
phusis » qui signifie » nature « . Il s’agit donc de l’étude
générale de tout ce qui existe. C’est en ce sens-là que
nous l’entendons, et pas au sens moderne qui réduit son champ à la
seule étude de la matière élémentaire. Quant à
la métaphysique, qui signifie littéralement après la
physique, elle a été ainsi dénommée par les
successeurs d’Aristote, parce qu’ils considéraient que ses traités
sur les causes et les principes premiers devait être lus après ceux
de physiques.
En fait, il faut concevoir le passage de la physique à la métaphysique
selon un double mouvement. Tout part bien sûr de la physique, parce que
nous devons regarder le monde avant d’en chercher les raisons d’être. De là
sont tirées un certain nombre de conditions auxquelles doit satisfaire la
réalité sous-jacente au monde physique pour rendre possible les phénomènes
observés. A partir de là est reconstituée cette réalité
qui ne nous est pas directement accessible. C’est ainsi que nous avons procédé
dans les premiers chapitres.
Mais, parce que ce que nous voyons du monde est en grande partie déterminé
par l’idée que nous nous en faisons, le renouvellement de notre
conception du réel a forcément des conséquences sur notre
façon de voir les choses, toutes les choses. C’est pourquoi dans un
second temps, il faut faire le mouvement inverse et repasser de la métaphysique
à la physique. C’est ce que nous allons commencer dans ce chapitre, et
que nous poursuivrons dans la troisième partie avec l’étude de la
cosmogonie et de l’homme.
Un terrain mouvant
Avant de rentrer dans le vif du sujet, nous voudrions attirer votre
attention sur le fait qu’un cap vient d’être franchi. Nous venons en effet
de quitter le terrain plutôt solide de la métaphysique pour
retrouver celui plus mouvant de la physique. Là, tout est encore à
construire. C’est pourquoi à partir de maintenant, tous les exemples présentés
ne devront pas être pris comme des vérités définitives,
mais comme de simples essais d’application des outils de la Weid. Nous
ne sommes pas omniscients. Nous tâtonnons nous aussi, et nous sommes
certains que quelques unes de nos hypothèses seront un jour ou l’autre révisées,
voire abandonnées, lorsque les connaissances auront progressé.
Cela ne nous gène pas dans la mesure où nous avons justement une
vision qui autorise une telle progression. Nous appelons d’ailleurs de nos voeux
des critiques constructives, car nous sommes persuadés que la Weid est une vision féconde qui pourrait bien relancer une science qui piétine
quelque peu depuis qu’elle a atteint les limites de son modèle, la
machine.
Vous êtes tout de même en droit de demander pourquoi nous allons
lancer dans la nature des propositions dont nous ne sommes pas complètement
assurés. Autrement dit, ce livre n’est-il pas prématuré ?
Nous donnerons trois arguments qui justifient notre position. Le premier est que
c’est le propre de toute voie de la connaissance de s’élever par petits
paliers successifs, chacun s’appuyant sur ce qui a été fait avant,
tout en le remettant en cause pour le dépasser. La science qui se bâtira
peut-être un jour sur notre métaphysique ne fait pas exception.
Nous en sommes juste au point d’essayer de construire le premier palier.
D’autre part, les nombreux contacts que nous avons avec des chercheurs de
tous bords nous persuadent qu’il y a actuellement un immense manque à
combler. Une foule de phénomènes nouveaux s’accumulent depuis des
années, dont quelques uns ont été évoqués au
chapitre 3, qu’il est impossible de faire rentrer dans les cadres de pensée
existants. Et quand on essaie de les expliquer séparément, on
aboutit à un vaste ensemble de modèles, presque toujours
incompatibles entre eux, ce qui ne contribue qu’à accroître la
confusion. Nous n’aurons pas la prétention d’affirmer que la Weid est La Vision qui va permettre à coup sûr de mettre de l’ordre dans
tout ça. Tout ce que nous souhaitons, c’est que des chercheurs s’y intéressent
et s’en inspirent pour voir d’un oeil neuf les données qu’ils ont
rassemblées.
La troisième raison pour laquelle nous désirons dès
aujourd’hui faire partager notre vision malgré son état d’inachèvement
est que nous voudrions voir se créer une prise de conscience des véritables
priorités. Car tous les chercheurs sensés le savent bien, ce n’est
pas en continuant d’engloutir des sommes énormes dans des accélérateurs
de particules ou dans le décryptage du génome humain, exemples
parmi d’autres, que nous progresserons réellement dans la compréhension
de la matière et de la vie. Ne parlons même pas de résoudre
les maux qui frappent l’homme et la planète ! Quelque chose d’autre est
exigé, quelque chose qui nous oblige à revenir à ces
interrogations primordiales : qui sommes-nous ? que faisons-nous ici ? comment
nous sortir de cette mélasse dans laquelle nous sommes englués
jusqu’au cou ? Voilà tout ce qui compte. La Weid n’est
certainement pas en mesure de fournir dès maintenant toutes les réponses.
Mais elle a au moins le mérite d’être une tentative. Nous ne disons
pas cela comme une esquive ou une excuse. Nous voulons simplement que vous
sachiez qu’il ne faut pas trop lui demander alors qu’elle n’est encore qu’en
embryon. Si, avant d’accepter sa vision, le monde avait exigé de
Descartes qu’il découvre les mécanismes génétiques,
nous en serions encore à circuler en carrosses traînés par
des chevaux, et à nous faire soigner par des charlatans que Molière
a su si bien croquer. Certains le regretterons peut-être. Mais la vie n’a
que faire de tels regrets, et seul compte de prendre ses responsabilités
face à cette situation et d’agir. La Weid est une voie, sans
doute pas la seule, que nous vous proposons d’ouvrir avec nous. Merci de nous
accompagner dans la suite de cette aventure.
Les trois outils de la physique
Revenons à notre métaphysique, en commençant par
rappeler qu’elle n’est constituée que d’un très petit nombre d’éléments.
Il y a des eidos, rien que des eidos, qui sont pris dans un
incessant ballet de destruction-recréation sous l’action d’un moteur à
deux temps, premier temps » unir « , deuxième temps » séparer
« , le tout sous la supervision d’un Principe Directeur qui parachève
et qui crée. Vous penserez alors peut-être qu’il y a contradiction
entre cette simplicité intrinsèque de la réalité, et
l’apparente complexité des phénomènes que vous percevez.
Autrement dit, comment est-il possible à partir seulement d’eidos,
d’un Principe Moteur, et d’un Principe Directeur, de retrouver la richesse, la
diversité, et la complexité du monde physique ? Pour comprendre
qu’il n’y a là rien d’impossible, regardez la figure 9.

Elle est d’un genre que vous qualifierez sans la
moindre hésitation de franchement compliquée. Vous serez sans
doute surpris d’apprendre qu’elle a été engendrée à
l’aide d’un algorithme, c’est-à-dire d’une formule de calcul, très
simple (1). Le secret pour obtenir un résultat
aussi compliqué à partir d’une formule vraiment simple réside
dans ce que l’on appelle en mathématiques l’itération. Cela
consiste à se servir du résultat d’un calcul comme point de départ
d’un nouveau calcul avec la même formule, et ainsi de suite ; le nouveau résultat
devient point de départ d’un calcul qui fournit un résultat, etc.
A force de répéter l’opération, on arrive parfois à
une sorte de point d’achèvement où de curieux phénomènes
apparaissent. La figure 9 nous en donne une illustration, parmi d’autres.
Pour prendre un exemple peut-être plus connu, citons la musique, où
maints artistes ont fait usage d’un semblable procédé d’itération.
Partant de petites phrases musicales qu’ils ont répétées,
en changeant de tonalité, de rythme, de timbre, ils ont composé
des pièces monumentales. C’est le cas de Bach dans ses innombrables
fugues, ou de Ravel dans son célébrissime Boléro.
De la même manière, la complexité de la Weid est
une simple conséquence de l’itération, parce que le processus de
destruction-création eidique se répète sans cesse : des
eidos s’unissent, se dissolvent, de nouveaux apparaissent, qui à
leur tour s’unissent et se dissolvent pour donner naissance à d’autres
eidos, et ainsi de suite sans jamais s’arrêter. Et comme les eidos sont des significations et pas de la matière au sens ordinaire, ce
processus créateur peut se poursuivre indéfiniment. Voilà
comment des principes excessivement simples finissent par engendrer ce monde
excessivement complexe.
C’est une chose de concevoir qu’un pont puisse exister entre métaphysique
et physique, c’est-à-dire entre les principes simples de la Weid et la complexité des phénomènes que nous observons. C’en
est une autre de le construire effectivement. Pour ce faire, nous avons besoin
de quelques outils supplémentaires.
Le premier outil doit permettre de classer les eidos selon leur
aspect, nous parlerons de leur saturation. Le second outil quant à lui
servira à construire des catégories, pour ranger ensemble des eidos qui ont » quelque chose » en commun. Ce sont les plans de développement,
grâce auxquels nous saurons mettre les torchons avec les torchons, et les
serviettes avec les serviettes. Le troisième
outil enfin, permettra d’isoler les êtres caractérisés par
leur unité comportementale, comme un atome, ou un homme, voire
Gaïa. Nous les appellerons des agrégats.
» Observer l’aspect « , » ranger dans des catégories « ,
» isoler des entités « , tels sont aussi les outils que nous, êtres
humains, utilisons pour construire les phénomènes que nous
percevons. Si nous retrouvons ici à peu près les mêmes, ce
n’est certainement pas en raison de leur universalité. Car ils demeurent
quoiqu’il advienne l’apanage de l’homme, et nous ne serons jamais en mesure de
savoir vraiment comment les choses se passent chez des êtres très
différents, une orchidée, une guêpe, un dauphin, un photon,
etc. (voyez déjà combien il est difficile de comprendre un être
proche, son mari ou sa femme par exemple). Disons-le franchement, nous faisons
preuve dans notre démarche d’un anthropomorphisme exacerbé ! Mais
cela n’est pas trop gênant si nous tenons bien compte des facteurs
suivants : d’une part, ce sont les phénomènes accessibles à
l’homme dont il nous faut rendre compte weidiquement, donc il est
parfaitement normal de partir des outils dont il se sert pour décrire le
monde ; d’autre part, l’homme est tout ce que nous connaissons vraiment, ce qui
nous empêche d’accéder à des modes de pensée très
différents, et fait que nous n’avons pas d’autre choix que de le mettre
au centre ; enfin, cet anthropomorphisme obligé est tempéré
par le fait que nous sommes conscients de ce que nous faisons. Malgré
tout, nous tenterons de nous en dégager, et c’est à cela que
servira la dernière notion que nous introduirons dans ce chapitre, la
fractalité. Mais vous verrez que ce ne sera pas si facile !
La saturation des eidos
Continuité et changement
La première notion qui va nous être utile pour voir un peu plus
clair dans la complexité du monde des phénomènes est une
propriété caractéristique des eidos que nous
nommons saturation. Pour comprendre l’idée qu’il y a derrière, il
nous faut revenir au Principe Directeur, le coeur de toute notre construction métaphysique.
Une des façons de le définir consiste à dire, rappelons-le,
qu’il régit la continuité et le changement. Plus précisément,
l’Elan de Perfection pousse un eidos à aller au bout de lui-même
(en rappelant qu’aucun jugement de valeur n’est attaché à cette
notion de perfection qui fait seulement référence à l’idée
d’achèvement, comme on parle dans le langage courant d’un » parfait
idiot « ), tandis que l’Elan de Création le pousse à aller
au-delà de lui-même, vers de nouvelles significations. Mais comment
concevoir qu’un eidos puisse aller au bout de lui-même quand nous
savons par ailleurs que son existence se réduit à un flash de
conscience entre deux moments d’inexistence, de lyse ? Une métaphore nous
aidera à comprendre.
Prenez un film de cinéma. Vous savez que le mouvement que vous
percevez est une illusion engendrée par la succession rapide d’images
fixes, à raison de 24 par seconde. Supposez maintenant que ce soit
toujours la même image qui défile à ce rythme. Dans ce cas,
vous auriez l’impression qu’il s’agit véritablement d’une image fixe,
autrement dit d’une diapositive. La réalité changerait 24 fois par
seconde, mais vous ne verriez rien d’autre qu’une image immobile.
Nous pouvons concevoir de la même manière la continuité
de l’existence d’un eidos : il se détruit et se reconstruit sans
cesse, mais sous une forme quasi-identique à lui-même.
Puisque l’eidos ancien s’est détruit pour donner naissance au
nouveau, il nous est impossible de les voir tous les deux ensemble. Comment dans
ces conditions dire qu’ils sont identiques ? Ceci nous amène à
nous interroger sur la notion de ressemblance entre eidos. Reprenons cet
exemple donné au chapitre précédent où les deux eidos » homme » et » femme » donnent naissance par union-séparation
aux eidos » père « , » mère « , et »
enfant « . Etant donné que, par définition même, un eidos est insécable, c’est-à-dire que nous ne pouvons voir de quoi il
est fait à l’intérieur, il nous est impossible de trouver des critères
permettant de trouver des ressemblances entre » enfant « , et » père
» et » mère « . Nous ne pouvons dire par exemple que »
enfant » ressemble à » père » parce qu’il a les mêmes
yeux que lui, ni qu’il ressemble à » mère » parce qu’il
a le même nez qu’elle. En tant qu’eidos, » enfant « , »
père « , et » mère » sont irréductibles. Tout
ce que nous sommes en droit de dire, c’est qu’ils sont liés par la Cause
Unissante parce qu’issus de la même situation, pas qu’ils se ressemblent.
En revanche, il devient possible de parler de ressemblance lorsque nous
considérons les eidos par rapport à leurs antécédents.
Ainsi » père » ressemble-t-il à » homme « , et »
mère » à » femme « . Cela est permis par la nature même
du Principe Directeur, dont une des fonctions essentielles rappelons-le est de
garantir la cohérence du processus de transformation eidique, ce qui, en
langage commun, se traduit par : » un chien ne fait pas des chats « .
C’est bien entendu dans la phase de lyse, où coexistent de façon
virtuelle eidos anciens et eidos nouveaux, que se bâtissent
ces ressemblances. Elles sont donc intrinsèques, et pas la conséquence
d’une comparaison que nous ferions.
La saturation
Même si tout se détruit et se reconstruit sans cesse dans la
Weid, rien n’est jamais vraiment perdu, car ce qui n’existe plus d’une
certaine manière subsiste dans ce qu’il a contribué à
engendrer.
Nous sommes maintenant en mesure de comprendre ce que représente la
notion de saturation d’un eidos. Elle exprime le fait que, sous la poussée
de l’Elan de Perfection, un eidos va s’approcher de plus en plus de son
point d’achèvement où il ne pourra plus que se reproduire
identique à lui-même. Le plus parfait exemple d’un tel comportement
est celui de la matière, au sens où nous l’entendons d’ordinaire.
La raison pour laquelle les mouvements et les transformations des photons, électrons,
et autres atomes et molécules, peuvent être exprimés sous
forme de lois mathématiques rigoureuses, vient du fait que les eidos qui les constituent sont complètement saturés. N’ayant plus de
marge de manoeuvre, ils ne savent que réagir de manière déterministe.
Ceci est l’occasion de remarquer que saturation et liberté sont, dans
la Weid, des notions complémentaires. Un eidos qui n’a
pas atteint son point de perfection, d’achèvement, qui n’est donc pas
saturé, dispose dans son évolution ultérieure d’un certain
degré de liberté. Bien sûr il ne va pas pouvoir se
transformer en n’importe quoi, restant contraint par sa nature, comme une vache
ne va pas pouvoir voler comme un oiseau. Mais dans les limites de cette nature,
il a une marge de manoeuvre, comme une vache peut être transformée
pour produire plus de lait. Donc moins un eidos est saturé, plus
il a de possibilités d’évolution.
A l’inverse, plus un eidos est saturé, plus sa marge de
manoeuvre est étroite, plus son comportement est déterministe.
Mais attention, car le fonctionnement de la Weid est subtil ! Lorsque
des eidos parviennent à ce point d’extrême saturation, ce
n’est pas la fin de l’histoire. C’est au contraire le début d’une
nouvelle, car entre alors en jeu l’autre constituant du Principe Directeur, à
savoir l’Elan de Création, pour engendrer des significations nouvelles et
relancer toute la dynamique. Nous pouvons donc dire qu’il y a à la fois déterminisme,
avec les eidos saturés, et indéterminisme, avec ceux qui
ne le sont pas.
Saturation et répétition
Pour prendre une image, nous pouvons dire qu’au départ, un eidos est un peu comme une page blanche sur laquelle il est possible de tout dessiner.
Mais dès qu’un trait de crayon est donné, le champ des possibilités
se trouve considérablement réduit. Et si sur ce premier trait
repasse le crayon, et repasse encore le crayon, vous finissez par avoir une
image indélébile. C’est un peu cela la saturation d’un eidos.
Il est important maintenant de noter qu’un tel parcours n’est pas forcément
celui de tous les eidos. Comme le suggère l’image que nous venons
de prendre, la saturation est fruit de la répétition. Or celle-ci
dépend des situations d’ensemble dans lesquelles il se trouve impliqué.
Un exemple sera plus explicite.
Supposez que vous entriez pour la première fois dans une pâtisserie.
Vous passez un long moment à examiner tous les gâteaux exposés
dans la vitrine, jusqu’à ce que finalement votre choix se fixe sur un éclair
au chocolat. Vous le dégustez, et le trouvez si bon que le lendemain vous
retournez dans cette pâtisserie en acheter un autre. A partir de là,
envisageons deux scénarios. Selon le premier, vous continuez à fréquenter
assidûment les pâtisseries, où votre choix se fixe toujours
sur des éclairs au chocolat. D’ailleurs la question du choix ne se pose
bientôt plus, et vous vous rendez droit au but sans jeter un regard sur
les tartelettes ni les choux à la crème. Votre goût pour les
éclairs au chocolat est devenu une véritable manie, un eidos complètement saturé.
Deuxième scénario. Les circonstances, voyage ou régime
peu importe, font que vous n’avez plus jamais l’occasion de rentrer dans une pâtisserie.
Alors votre goût pour les éclairs au chocolat ne peut se
transformer en une habitude, c’est-à-dire en un eidos saturé.
L’envie même finit par disparaître, au profit d’une autre très
probablement.
Il est maintenant tout à fait clair que la saturation ne peut se
produire que s’il y a répétition. Mais, comme le suggère
notre exemple, le mécanisme en est plus subtil que nous ne le pensions.
En effet, si la répétition dépend bien pour une part des
circonstances, le fait par exemple de passer régulièrement devant
une pâtisserie, elle dépend également du degré de
saturation de l’eidos, car plus il sera fort, plus vous chercherez à
passer devant une pâtisserie !
Ceci débouche sur une notion que nous appelons la réaffirmation
et dont l’idée est la suivante : plus un eidos est saturé,
plus il va avoir tendance à s’affirmer au détriment des autres,
les écrasant en quelque sorte sous son poids. Si vous adorez les éclairs
au chocolat, c’est ce que vous choisirez spontanément en entrant dans une
pâtisserie, et n’aurez jamais l’occasion de développer un goût
pour, disons, les choux à la crème. Cela veut dire que si vous
avez une petite manie que vous laissez se renforcer, elle risque de se renforcer
d’elle-même davantage, jusqu’à vous envahir. Comment faire pour
vous en débarrasser ? Vous comprenez que comme vous avez affaire à
un eidos saturé, lutter contre lui ne sert pas à grand
chose. Et comme en outre cet eidos obéit à la loi de la réaffirmation,
vous ne pouvez non plus vous en sortir par une échappatoire du genre »
je vais cesser de…(faire ceci ou cela) « , car de toute manière
il s’imposera de lui-même. Que vous reste-t-il alors ? Simplement à
remplacer l’eidos néfaste par un autre qui l’est moins et que
vous vous efforcerez de renforcer à son tour. Ce faisant le premier
finira de lui-même par perdre son importance. Comme disait Paul Valéry
: dans la vie, on ne supprime pas, on remplace, c’est tout.
C’est le phénomène de la réaffirmation qui donne
finalement toute son importance à la saturation, car c’est grâce à
lui que se dessinent les traits saillants de notre univers et des êtres
qui l’habitent. Les animaux, comme les végétaux, comme aussi la
matière, sont de ce fait régis par l’habitude : la rigueur des
lois qui gouvernent les particules sont le reflet » d’ habitudes »
qu’elles ont contractées à force d’interagir ; la puissance des
instincts animaux est le reflet d’habitudes poursuivies au travers des générations
successives ; la plupart de nos comportements sont régis par des codes,
des stéréotypes, des manies, voire des tics, bref des habitudes
qui ne cessent de se renforcer en se réaffirmant. Mais gardons bien à
l’esprit que le Principe Directeur est aussi Elan de Création, et que
donc sont sans cesse engendrées de nouvelles significations. Toutes
n’iront pas jusqu’au point de complète saturation où elles ne
savent plus que se reproduire à l’identique, et la plupart se
transformeront très vite. Mais dans le lot, au gré des
circonstances, quelques unes se réaffirmeront suffisamment pour devenir
les habitudes de demain.
Les plans de développement
Un découpage commode
Deuxième outil de notre panoplie d’explorateur du monde des phénomènes,
les plans de développement. » Plan » est évidemment à
prendre dans un sens figuré et ne renvoie à rien de spatial. Nous
verrons au chapitre 7 que la notion de projet n’en est pas totalement absente.
Mais nous n’avons pas besoin d’aller si loin pour le moment, aussi est-il préférable
d’adopter à son égard une position neutre, c’est-à-dire ne
requérant dans le processus de transformation des eidos aucune
intention autre que celle du Principe Directeur. Prudence d’autant plus justifiée
que ces plans de développement sont à cheval entre la saturation
que nous venons de voir, et les agrégats qui vont suivre. Donc
accordons-leur pour l’instant une valeur purement heuristique, en attendant
qu’une vision beaucoup plus claire émerge de cet ensemble de réflexions.
Commençons par constater que la science moderne, par-delà son
réductionnisme de façade, ne se prive pas de classer les phénomènes
selon différents plans, qui sont en gros celui de la physique (en un sens
restreint qui n’est pas le nôtre), celui de la biologie, et celui de la
psychologie, correspondant respectivement à l’étude de la matière
inanimée, à l’étude des êtres vivants, et à l’étude
de l’esprit (du moins pour ceux qui ne nient pas son existence !). A l’origine
de cette démarche est la simple constatation que chaque plan semble
constituer un monde en soi, avec ses propres lois, forces, êtres, formes,
etc. Bien sûr tout est au fond intimement imbriqué, ou couplé
pour prendre un terme de physique. Les plans supérieurs sont construits
sur les plans inférieurs qu’ils influencent (notez bien que les adjectifs
» supérieur » et » inférieur » caractérisent
seulement un ordre d’apparition et ne constituent nullement un jugement de
valeur). Les plans inférieurs quant à eux obéissent à
leurs lois propres, tout en réagissant aux sollicitations des supérieurs.
Et tout ça, par empilements successifs, finit par faire un monde, notre
monde.
Prenez par exemple une cellule de votre corps. Elle est constituée
d’un noyau contenant des gènes, d’une membrane, de protéines
diverses, etc. La plupart des biologistes affichent un réductionnisme
extrême lorsqu’ils prétendent que toute la vie de cette cellule est
finalement régie uniquement par les lois de la physique qui gouvernent
les mouvements et transformations des particules. Mais le fait est qu’en
pratique, ces deux plans, celui des particules et celui des cellules, semblent
dissociés. Les biologistes avancent dans leurs recherches sans connaître
grand chose à la physique quantique. Les cellules sont bien constituées
de cette matière dont traite la physique, mais leur structure et leur
fonctionnement sont plus accessibles si l’on ne descend pas toujours jusqu’à
ce niveau.
Le rêve de la baleine
L’idée des plans de développement est présente dans de
nombreuses traditions. Beaucoup en effet considèrent que la création
s’étage en de multiples plans, qui, partant généralement de
l’inanimé, aboutissent à l’homme. Voici à titre d’exemple
comment les indiens Cherokee racontent l’histoire de l’univers :
Au début le Grand Esprit dormait dans le rien.
Son sommeil durait depuis l’éternité.
Et puis soudain, nul ne sait pourquoi, dans la nuit, il fit un rêve.
En lui gonfla un immense désir…
Et il rêva la lumière.
Ce fut le premier rêve, la toute première route.
Longtemps, la lumière chercha son accomplissement, son extase.
Quand finalement elle trouva, elle vit que c’était la
transparence.
Et la transparence régna.
Mais voilà qu’à son tour, ayant exploré tous les
jeux de couleurs qu’elle pouvait imaginer, la transparence s’emplit du désir
d’autre chose.
A son tour elle fit un rêve.
Elle qui était si légère, elle rêva d’être
lourde.
Alors apparu le caillou.
Et ce fut le deuxième rêve, la deuxième route.
Longtemps le caillou chercha son extase, son accomplissement.
Quand finalement il trouva, il vit que c’était le cristal.
Et le cristal régna.
Mais à son tour, ayant exploré tous les jeux lumineux de
ses aiguilles de verre, le cristal s’emplit du désir d’autre chose qui le
dépasserait.
A son tour il se mit à rêver.
Lui qui était si solennel, si droit, si dur, il rêva de
tendresse, de souplesse et de fragilité.
Alors apparut la fleur.
Et ce fut le troisième rêve, la troisième route.
Longtemps, la fleur, ce sexe de parfum, chercha son accomplissement, son
extase.
Quand enfin elle trouva, elle vit que c’était l’arbre.
Et l’arbre régna sur le monde.
Mais vous connaissez les arbres, on ne trouve pas plus rêveurs
qu’eux (ne vous amusez pas à pénétrer dans une forêt
qui fait un cauchemar).
L’arbre, à son tour, fit un rêve.
Lui qui était si ancré à la terre, il rêva de
la parcourir librement, follement, de vagabonder au travers d’elle.
Alors apparut le ver de terre.
Et ce fut le quatrième rêve, la quatrième route.
Longtemps, le ver de terre chercha son accomplissement, son extase.
Dans sa quête, il prit tour à tour la forme du porc-épic,
de l’aigle, du puma, du serpent à sonnette.
Longtemps il tâtonna.
Et puis un beau jour, dans une immense éclaboussure, au beau
milieu de l’océan, un être très étrange surgit, en
qui toutes les bêtes de la terre trouvèrent leur accomplissement.
Et ils virent que c’était la baleine.
Longtemps cette montagne de musique régna sur le monde.
Et tout aurait peut-être dû en rester là, car c’était
très beau.
Seulement voilà…
Après avoir chanté pendant des lunes et des lunes, la
baleine, à son tour, ne put s’empécher de s’emplir d’un désir
fou.
Elle qui vivait fondue dans le monde, elle rêva de s’en détacher.
Alors, brusquement nous sommes apparus, nous les hommes.
Car nous sommes le cinquième rêve, la cinquième
route, en marche vers le cinquième accomplissement, la cinquième
extase.
Et ici je vous dis : Faites très attention ! Car voyez-vous :
Dans la moindre couleur, toute la lumière est enfouie.
Dans tout caillou du bord du chemin, il y a un cristal qui dort.
Dans le plus petit brin d’herbe, sommeille un baobab.
Et dans tout ver de terre, se cache une baleine.
Quant à nous, nous ne sommes pas » le plus bel animal « ,
nous sommes le rêve de l’animal ! Et ce rêve est encore inaccompli.
Que se passerait-il si nous éliminions
la dernière des baleines qui sont en train de nous rêver ? (2)
Dans cette superbe histoire, tout, ou presque tout, est dit ! Nous voyons
que la substance fondamentale de l’univers a la consistance du rêve. Elle
est donc pensée et non matière. Ce sont nos eidos. Nous
voyons également comment les choses se transforment pour aller vers leur
accomplissement, leur extase, qui signifie à la fois leur achèvement
et leur dépassement. Nous retrouvons ainsi notre Principe Directeur avec
ses deux élans, perfection et création.
Le développement des Plans
Essayons maintenant d’être plus précis. Comment s’interprètent
weidiquement les Plans de développement ? L’essentiel est de
comprendre que, comme le suggère le rêve Cherokee, ils sont une
simple conséquence de l’action du Principe Directeur.
Posons pour commencer l’existence d’un plan d’eidos correspondant à
des particules subatomiques. Nous avons choisi de les appeler des I.U. pour des
raisons très personnelles qui ne valent pas la peine d’être exposées
ici (si cela vous gène, n’hésitez pas à leur donner un
autre nom ; Marcel LOCQUIN nous a suggéré Jeewanu, qui en sanscrit
veut dire » particule de vie « ). Nous ne disons pas qu’il s’agit du
plan le plus bas de la création, mais seulement du plan le plus bas
auquel nous en tant qu’êtres humains puissions avoir accès. Comme
nous l’avons vu plus haut, ces eidos sont aujourd’hui complètement
saturés, ce qui explique qu’ils puissent être approchés par
des formules mathématiques, dans la théorie de la relativité
et la physique quantique en particulier. Mais il fut une époque reculée
où ils n’avaient pas encore atteint leur point d’achèvement, une époque
où les comportements de ces entités I.U. n’étaient pas
complètement figés par l’habitude. Vous voyez poindre ici une différence
essentielle avec la science actuelle, pour qui les lois de la matière
sont immuables. Pour nous au contraire, la matière et ses lois ont aussi
leur histoire. Une histoire dirigée par le Principe Directeur qui a bien
sûr fini par les conduire à leur point d’achèvement. Lorsque
tous les eidos du plan ont fini par saturer, nous disons que le plan
lui-même des I.U. est parvenu à saturation (ce n’est pas pour
augmenter la difficulté que nous employons pour la troisième fois
le mot » saturation » ! Malgré ce risque, nous avons préféré
garder le même terme plutôt qu’en prendre trois différents,
car c’est la même idée qu’il s’agit d’exprimer, à savoir que
quelque chose est à son point extrême, complètement rempli,
rassasié pour revenir à l’étymologie. En fait, il n’y a
aucun risque de confusion si vous ne prenez pas la saturation isolément
mais comme un qualificatif : il n’y a pas de saturation en soi, seulement
saturation d’une situation, ou saturation d’un eidos, ou encore
saturation d’un plan).
Que se passe-t-il lorsqu’un plan parvient à saturation ? Et bien
l’histoire est loin d’être finie, car c’est une nécessité
absolue que dans la Weid les choses continuent d’évoluer. Le
Principe Directeur, par son Elan de Création, intervient alors pour
engendrer des significations nouvelles.
Perfection et Création
Ceci est l’occasion de revenir sur la manière d’agir de l’Elan de Création.
Il importe tout d’abord de remarquer que c’est pour faciliter l’exposé
que nous le découplons de l’Elan de Perfection. Car en réalité,
les deux interviennent toujours ensemble dans la genèse d’un eidos,
mais à des degrés divers et de manière subtile. Voyons cela
sur quelques situations.
Vous êtes sans doute en ce moment même assis sur une chaise ou
dans un fauteuil en train lire ce livre. Comme vous êtes installés
depuis quelques temps, il est probable que vous ne ressentez plus le contact
avec la chaise ou le fauteuil. Alors livrez-vous à cette petite manoeuvre
: levez-vous et rasseyez-vous. Cela vous permet d’éprouver la sensation
de pression lorsque votre corps reprend contact avec la chaise. L’eidos de cette sensation est d’emblée parfait, c’est-à-dire achevé.
Il va d’ailleurs disparaître très vite, à moins que vous ne
forciez sa répétition par des petits mouvements. L’Elan de
Perfection et l’Elan de Création ont fait simultanément leur
oeuvre en donnant naissance à cet eidos. Comme il est terminé,
vous pouvez passer à autre chose.
Considérez maintenant ce que le mot » Weid »
signifie pour vous. Il est certain qu’il est loin d’être parvenu à
saturation. A mesure que vous avancez dans la lecture de ce livre, son sens
varie grâce à l’Elan de Création, mais dans des limites
imposées par l’Elan de Perfection. Et notre physique étant ce
qu’elle est, c’est-à-dire encore à construire, il faudra du temps
avant qu’il n’atteigne son point d’achèvement !
Ce point d’achèvement a en revanche été atteint depuis
un moment par le Mécanisme, c’est-à-dire par cette vision du monde
qui ramène tout à la machine. Comme nous l’avons montré
dans la première partie, il est parvenu à ses limites : il n’est
plus fécond et ne permet plus de comprendre les phénomènes
de la nature. Mais l’Elan de Création continuant d’agir dans la tête
des hommes, de nouvelles visions, de nouveaux eidos donc, sont apparus
pour compléter ou pour se substituer au Mécanisme, tels l’ordre
replié-déployé de David Bohm, les champs morphiques de
Sheldrake, ou la Weid.
Nous voyons bien sur ces exemples à la fois l’émergence de
sens nouveaux et la poussée vers l’achèvement. Mais il faut bien
comprendre que nous ne faisons que constater ces résultats. Car la manière
réelle d’agir de l’Elan de Perfection et de l’Elan de Création
nous échappera toujours, puisque tout se passe dans la lyse.
Le déploiement de l’univers de Plan en Plan
Si nous revenons maintenant au premier plan constituant notre univers, celui
des particules subatomiques que nous avons dénommées I.U., nous
comprenons que lorsqu’il est parvenu à saturation, des significations
nouvelles sont apparues et se sont organisées en un plan au-dessus du précédent,
qui évidemment a persisté parce qu’il avait toujours des raisons
de se réaffirmer. Pour reprendre une terminologie traditionnelle, nous
disons qu’est ainsi apparu le plan du Minéral, qui est responsable de la
construction des atomes et des molécules. Les relations entre les deux
plans prennent la forme suivante : le plan inférieur, celui des I.U.,
continue son mouvement selon ses lois propres, et il subit en plus l’influence
du plan supérieur qui détermine l’apparition de formes nouvelles,
c’est-à-dire d’atomes et de molécules (par construction les eidos du plan supérieur sont liés à des eidos du plan inférieur)
; le plan supérieur évolue lui aussi selon ses lois propres, tout
en tenant compte de certaines contraintes originaires du plan inférieur.
Ainsi, par sauts créatifs successifs, nous en arrivons à une
organisation hiérarchisée telle que chaque plan est un monde en
soi, les inférieurs subissant l’influence directrice des supérieurs
sans en avoir conscience, les supérieurs étant limités dans
leurs mouvements par les rigidités des inférieurs.
Lorsque le plan du Minéral s’est trouvé à son tour
saturé, un nouveau saut créatif est intervenu qui a fait surgir la
vie. Notez bien là encore une différence essentielle avec la
science d’aujourd’hui qui prétend que la vie est sortie d’elle-même
des agitations de la matière. Nous disons que les eidos caractéristiques
de ce plan du Vivant sont apparus grâce au Principe Directeur (et aussi à
d’autres facteurs que nous verrons au chapitre 7), ces eidos ayant la
capacité d’organiser la matière selon des formes nouvelles
(pour les spécialistes, nous ajouterons que le
contenu de ces eidos rappelle les champs morphiques de Sheldrake
(3)). L’apparition du code génétique
constitue quoiqu’il arrive un saut révolutionnaire. Certes la distance ne
semble pas bien grande entre la fin du Minéral (molécules autorépliquantes),
et le début du Vivant (les premières bactéries). Mais il y
a une très importante différence qualitative. Elle est dans le
sens, car le code génétique dit quelque chose de plus que sa
simple composition moléculaire. Il s’agit d’un code à proprement
parler, qui sert notamment à diriger l’assemblage des protéines.
Ce sens nouveau ne peut qu’appartenir à un plan autre que celui du Minéral.
Il appartient au Vivant, et c’est une nouvelle histoire qui commence avec lui.
Cette brève esquisse de l’évolution de notre univers est
suffisante pour nous faire une idée de ce que sont les plans de développement.
Nous y reviendrons plus longuement dans la troisième partie.
La Weid, une science englobante
Pour en terminer avec ce sujet, livrons-nous à une petite réflexion
sur les plans saturés. Comme les eidos de ces plans sont par définition
eux-mêmes saturés, leur comportement est entièrement déterministe,
aux perturbations près provenant des plans supérieurs. C’est là
sans doute que se trouve la justification de la science mécaniste. Ceci
nous permet donc de dire que cette science n’est finalement qu’une branche d’une
science plus large, une branche concernée uniquement par certains plans
saturés. De là ses succès ; de là aussi ses limites,
en particulier son incapacité à appréhender les processus
de morphogenèse, l’évolution, ou la pensée.
De même, la théorie des champs morphiques, dans la mesure où
elle traite des relations entre le plan du Vivant et le plan du Minéral,
peut devenir elle aussi une branche de cette science élargie, weidique dirons-nous, à de petits aménagements près.
Le fait que des modèles aussi importants que le Mécanisme et
les champs morphiques puissent trouver place sans trop de difficulté dans
la Weid est pour nous capital. Car il n’a jamais été dans
notre intention de faire table rase des acquis, qu’ils soient scientifiques, ou
qu’ils relèvent d’approches qualifiées de traditionnelles. Nous
voulons incorporer tout ce qu’il y a de valable, mais en le remodelant complètement
pour pouvoir aller plus loin. C’est un glissement, un tout petit glissement,
mais qui recèle en lui un immense saut qualitatif. Bref, à notre
manière nous essayons nous aussi de changer de plan !
Les agrégats
Il n’y a pas d’être simple
Le réalisme naïf, dans lequel nous baignons tous que nous le
voulions ou non, est facilement trompeur. Il nous induit par exemple à
croire que ce qui est petit et que nous percevons à peine est forcément
plus simple que ce qui est grand avec plein de détails visibles. Nous
nous laissons tous piéger, et nous parlons ainsi couramment de particules
» élémentaires « , ou de cellules » simples « .
Les moyens d’investigation modernes commencent pourtant à révéler
que les cellules n’ont vraiment rien de simple : elles synthétisent des
composés chimiques très divers, selon des réactions parfois
longues qui mettent en jeu de nombreux éléments, et que nous
sommes souvent bien en peine de reproduire en laboratoire ; elles comportent
d’innombrables structures et sous-structures qui assurent notamment le transport
des différents réactifs ; elles se nourrissent, rejettent des déchets,
communiquent avec leur environnement, se reproduisent. Bref, à y bien
regarder, une cellule recèle un véritable univers.
Une cellule n’est d’ailleurs pas plus » simple » qu’elle n’est »
petite « . Si nous déroulions sa molécule d’ADN, qui n’occupe
qu’un très faible volume grâce à son repliement compact en
double hélice, nous obtiendrions tout de même un filament de
plusieurs mètres de long ! Il ne fait guère plus de doute que
toutes ces innombrables particules que nous qualifions un peu vite d’élémentaires
sont loin d’êtres simples elles aussi. A nos yeux petites, et même
très petites, c’est certain. Mais pas simples du tout quand on prend
conscience de la richesse de leurs comportements.
La conséquence de ces remarques est que tous les objets que nous
percevons, qu’ils nous paraissent petits ou grands, simples ou compliqués,
ne doivent pas être considérés comme l’expression d’un seul
eidos, mais comme des assemblages qui en comportent un grand nombre. Car
rappelons que les eidos sont en quelque sorte des atomes de sens. Cela
rend donc vaine toute prétention à vouloir réduire à
un seul eidos une entité complexe. Et nous savons maintenant que
presque tout est complexe. Ainsi, n’existe-t-il certainement pas un eidos » photon « , pas plus qu’un eidos » globule blanc « ,
ou un eidos » homme « . Chacune de ces entités est le résultat
de complexes combinaisons répétées entre une multitude d’eidos.
L’agrégat homme
Ces combinaisons, ces assemblages, nous leur donnons le nom d’AGREGATS. Le
terme vient en droite ligne des bouddhistes, qui se font l’idée suivante
de l’homme :
» Ce que nous nommons être, individu, ou moi, c’est seulement
une combinaison de forces ou d’énergies physiques et mentales en perpétuel
changement, qu’on peut diviser en cinq groupes ou agrégats. Le premier
est l’agrégat de la matière. On désigne sous ce terme les
quatre grands éléments traditionnels (terre, eau, feu, air), ainsi
que leurs dérivés (organes matériels des sens). Le second
est l’agrégat des sensations, c’est-à-dire de tout ce que nous éprouvons
dans les contacts des organes physique et de l’organe mental avec le monde extérieur (pour les bouddhistes, le mental est une faculté ou un organe au même
titre que l’oeil ou l’oreille ; la seule différence est qu’il est tourné
vers le monde intérieur des pensées au lieu d’être tourné
vers le monde extérieur). Le troisième agrégat est
celui des perceptions, c’est-à-dire de la reconnaissance des objets
physiques ou mentaux. Le quatrième est celui des formations mentales. Il
comprend tous les actes volitionnels. Le cinquième enfin est l’agrégat
de la conscience. La conscience est une réaction, une réponse qui
a pour base une des six facultés et qui a pour objet un des phénomènes
correspondant. Elle ne reconnaît pas un objet ; elle est seulement un acte
d’attention, d’attention à la présence d’un objet. Au-delà
de ces cinq agrégats, il n’y a pas d’esprit permanent, immuable, de soi,
d’âme ou d’ego. « (d’après
Walpola Rahula (4)).
Si nous mettons tout de même à part la conscience, parce
qu’elle est un acte et pas un objet, nous avons là une assez bonne
description d’un agrégat weidique. Nous aurons l’occasion de
revenir au cas de l’homme dans la troisième partie. En attendant,
soulignons un point capital, qui vaut autant pour lui que pour les autres êtres
(molécules, plantes, animaux, êtres désincarnés,
etc.) : il n’y a pas un eidos unique englobant la totalité de
l’agrégat dont nous pourrions dire qu’il est l’âme, ou l’ego, ou
autres. L’ego par exemple, lorsqu’il existe, est en fait lui-même un
ensemble d’eidos faisant partie de l’agrégat, rien d’autre.
Précisons encore que les eidos constituant un agrégat
appartiennent par construction à des plans différents, comme un
homme par exemple est fait de Minéral (la matière qui le
constitue), de Végétal (son code génétique),
d’Animal (ses instincts), etc. C’est ce que nous avons essayé de représenter
sur la figure 10. Nous approfondirons cela aux chapitre 8 et 9.

Une entité aux contours imprécis
Un agrégat apparaît donc comme un ensemble stable d’eidos tenus par des liens très serrés. En d’autres termes, c’est une
situation qui, tout en restant soumise à l’influence d’autres eidos n’appartenant pas à l’agrégat, tend à se reproduire
globalement quasi à l’identique. Un tel comportement a pour effet de
renforcer simultanément les eidos de l’agrégat et leurs
liens. C’est ce double renforcement qui lui donne son apparence de solidité.
Il est toutefois assez évident que la stabilité parfaite
n’existe pas. La raison en est que, par construction même, des eidos doivent continuellement interagir avec d’autres eidos. En termes
classiques, nous dirions qu’il n’existe pas de système isolé. Tous
les systèmes sont ouverts. Et c’est là que commencent les
difficultés.
Regardez un arbre. Définir sa frontière, c’est-à-dire
l’espace qu’il occupe, ne vous pose à priori pas de difficultés.
Mais supposez que votre système de perception change, et qu’il s’accorde
pour voir uniquement des molécules d’eau, et plus du tout de la lumière.
Alors vous mettriez en évidence des flux, correspondant à la montée
de l’eau depuis les racines jusqu’aux feuilles, et vous pourriez même
continuer d’appeler arbre cette entité. Vous réalisez pourtant que
les frontières de cet objet seraient plus floues que les précédentes.
Où commencerait l’arbre et où finirait-il ? Vous auriez du mal
cette fois à le dire, parce que l’eau, tant sous forme de liquide que de
vapeur, baignerait les racines et les feuilles. Vous pourriez poursuivre le
raisonnement, considérant que sans la terre pour le porter il n’y aurait
pas d’arbre, sans le Soleil non plus pour l’éclairer, ni l’air pour lui
apporter le carbone dont il a besoin. Au bout du compte, les frontières
de l’arbre s’étendraient jusqu’aux confins de l’univers !
Imaginez maintenant que ce soit le rythme de votre horloge intérieure
qui se modifie, à tel point qu’un siècle au rythme de la Terre s’écoulerait
pour vous en une seule seconde. Que verriez-vous alors de l’arbre ? A vrai dire
plus grand chose ! Il naîtrait, grandirait, connaîtrait cent
printemps et cent automne, et vous n’en verriez rien, ou à peine un éclair
en étant très attentif. Une vie pour lui, un claquement de doigts
pour vous.
La conséquence de tout cela est qu’un agrégat devient extrêmement
délicat à définir, car, s’il y a bien dans la réalité
de la Weid des caractéristiques permettant d’isoler des ensembles
d’eidos, c’est également notre façon de les regarder qui
leur donne un statut d’entités indépendantes. Donc lorsque nous
voyons quelque chose et disons qu’il s’agit d’un agrégat, il est en fait
très difficile, voire impossible, de faire la part entre ce qui relève
réellement de l’entité, et ce qui vient du regard que nous
projetons.
Des outils insuffisants
Cette série de réflexions nous oblige à réexaminer
les premiers outils que nous avons construits, à savoir la saturation des
eidos et les plans de développement.
Commençons par la saturation. Nous avons évoqué le cas
des particules élémentaires, les I.U., à propos desquelles
nous avons affirmé que les eidos qui les constituaient étaient
saturés, ce qui expliquait que nous puissions les exprimer sous forme de
lois mathématiques. Mais sommes-nous véritablement assurés
que les eidos que nous décrivons ainsi sont bien les I.U., et pas
quelque artefact de notre perception ? Supposons par exemple que nous vivions
dans un monde unidimensionnel, c’est-à-dire sur une ligne, et plus dans
ce monde tridimensionnel qui se déploie en longueur, en largeur, et en
hauteur. Il est alors évident que, confinées par la ligne, les
mouvements des particules s’en trouveraient considérablement simplifiés,
et nous pourrions les exprimer sous forme de très jolies petites lois
mathématiques. Mais la rigueur de ces lois ne traduirait pas tant le déterminisme
des particules, autrement dit la saturation de leurs eidos, que le
confinement qui leur serait imposé. Nous aboutissons à la même
conclusion que précédemment : lorsque nous parlons de la
saturation d’un eidos, nous ne sommes pas réellement en mesure de
faire la part entre ce qui relève de l’eidos lui-même, et
ce qui relève de la façon que nous avons de le regarder.
Et c’est encore la même chose avec les plans de développement.
Car comment définissons-nous un plan à notre niveau sinon en
disant qu’il est constitué d’eidos qui ont » quelque chose »
en commun. C’est ainsi que nous séparons le Minéral du Vivant. Le
problème est que ce » quelque chose » est encore pour une part
le fruit de notre perception.
L’obstacle sur lequel nous butons est toujours le même : nous sommes
dans l’impossibilité de nous dépêtrer du fameux dilemme de
l’observateur et de l’observé. Autrement dit, lorsque nous parlons des
objets et de leurs caractéristiques, nous sommes incapables de faire la
part entre ce qui véritablement les constitue, et ce qui vient de nous-mêmes
qui les observons. Nous allons d’ailleurs voir maintenant avec la fractalité
que le problème est encore plus profond que nous l’imaginions.
La fractalité
Des univers emboîtés
Regardez la figure 11.

Elle vous rappelle certainement quelque chose.
De fait il s’agit d’un agrandissement de la portion supérieure droite de
la figure 9. Vous constatez que ce qui ne semble être qu’un détail
se révèle aussi compliqué que l’image complète. Et
nous pourrions continuer de la sorte : le détail du détail serait
aussi compliqué, de même que le détail du détail du détail,
et ainsi de suite à l’infini. Cette propriété que les mathématiciens
appellent la fractalité a une intéressante
conséquence. Quand nous regardons une de ces figures, nous ne savons
jamais à quelle échelle nous nous trouvons. Sommes-nous dans la
première, ou bien dans un détail, ou encore dans le détail
d’un détail ? Impossible à déduire de la forme générale
ni de la complexité que nous observons.
Les choses sont analogues dans la Weid. A l’examen de ce qui nous
entoure, nous ne sommes pas capables de dire à quelle échelle nous
nous situons par rapport à la totalité. En fait, il n’existe pas
d’échelle absolue pour se situer. Tout ce que nous sommes en mesure de
percevoir, c’est la présence de quelques plans au-dessus et au-dessous.
Le reste nous échappe nécessairement, mais n’en existe pas moins,
car la fractalité telle que nous l’entendons n’a ni commencement ni fin.
Cet univers fractal évoque irrésistiblement le pays si
merveilleux de la petite Alice. Comme elle, nous entrons dans un minuscule trou
de souris, et nous nous retrouvons dans un palais. C’est magique ! Une magie
permise par l’immatérialité de la Weid puisqu’il n’y a
aucune contrainte due à l’espace. Ceux qui se servent d’outils
informatiques modernes font continuellement des expériences de ce genre.
Avec les interfaces dites graphiques, Macintosh ou Windows par exemple, vous pénétrez
dans un monde nouveau chaque fois que vous cliquez sur une icône. Dans le
monde réel, c’est-à-dire dans la Weid, il nous arrive à
tous de » cliquer sur une icône » et de basculer dans un autre
monde. Les spécialistes appellent cela des Etats Modifiés de
Conscience. Les rêves en sont l’exemple le plus commun.
Pascal avait merveilleusement pressenti ces emboîtements de mondes :
» Que l’homme recherche dans ce qu’il connaît les choses les
plus délicates. Qu’un ciron (un petit insecte) lui offre dans la
petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes
avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des
humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes
; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces
en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit
maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c’est là
l’extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans
un abîme nouveau. Je veux lui peindre non seulement l’univers visible,
mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature, dans l’enceinte de ce
raccourci d’atome. Qu’il y voie une infinité d’univers, dont chacun a son
firmament, ses planètes, sa Terre, en la même proportion que le
monde visible ; dans cette Terre des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels
il retrouvera ce que les premiers ont donné. « (Pensées).
Le Point
Il va de soi que cette infinité de mondes emboîtés les
uns dans les autres ne pourrait tenir s’ils étaient fait de matière.
Dans la Weid en revanche, tout est possible parce qu’elle est faite de
pensée. L’univers entier tient ainsi dans un Point sans dimension,
en-dehors de tout espace et de tout temps. L’espace, ou mieux vaudrait-il dire
les espaces car il en existe autant qu’il y a d’espèces d’êtres
dans l’univers, n’est qu’une construction, c’est-à-dire un ensemble d’eidos.
Il fait donc complètement partie de la Weid et ne lui est pas extérieur.
Le temps lui aussi n’est qu’une construction, mais qui se réalise un
peu différemment. Lorsque nous disons qu’il n’existe pas de temps dans la
Weid, que tout baigne dans un éternel présent, nous ne
voulons pas dire qu’il n’y a pas d’histoire. C’est même le contraire qui
se passe puisque la Weid est dans son essence un incessant mouvement de
destruction et de reconstruction. Les situations se succèdent sans
discontinuer et d’une manière irréversible. Comprenez bien que
cette succession n’est pas l’effet d’un temps existant a priori à l’extérieur,
mais qu’à l’inverse c’est le temps, un temps propre en fait à
chaque être, qui se construit à partir de cette succession.
Donc tout est là présent simultanément. Il n’y a rien
ailleurs, ni au-dessus, ni au-dessous, ni avant, ni après. Il n’existe
que les flashs de conscience qui accompagnent la séparation des eidos.
Mais si tout est bien là, tout n’est pas forcément perceptible
directement. Pour des raisons que nous détaillerons au chapitre suivant,
nous construisons notre image du monde en sélectionnant un ensemble d’eidos avec lesquels nous interagissons. Tous les agrégats font de même,
et c’est ainsi que naît le fractionnement du monde. Et comme tout
finalement est affaire de point de vue, apparaît également
l’inextricable dilemme observateur-observé.
Un problème épistémologique
Au début de ce chapitre, nous nous sommes lancés dans la
construction d’outils devant servir à débrouiller la complexité
du monde. Nous en avons trouvés quelques uns, la saturation des eidos,
les plans de développement, et les agrégats, qui se sont déjà
révélés utiles pour rendre compte d’un certain nombre de phénomènes.
Mais en même temps, nous avons vite trouvé leurs limites. Elles
proviennent du fait incontournable qu’ils ne sont rien d’autre que l’extension
des outils que nous, en tant qu’êtres humains, utilisons pour appréhender
le monde. Les progrès semblent donc minces. Malgré ce bilan mitigé,
nous avons chemin faisant mis le doigt sur une perle, la fractalité. Avec
cette notion, nous possédons une propriété typiquement weidique.
Mais rappelons tout de même que dans son essence, la Weid ne présente
aucune autre subdivision que celle en eidos, et encore, tous sont-ils
superposés ici et maintenant, pour ne rien dire des phases de lyse où
régulièrement tout est refondu. En revanche, lorsqu’un agrégat,
qui est évidemment un ensemble d’eidos, perçoit le reste
de la Weid, il se crée à son niveau une image du monde,
qui comporte le cas échéant plusieurs plans. Et de la
superposition de toutes ces images, de tous ces regards différents portés
sur la même Weid, naît cette hallucinante fractalité,
c’est-à-dire cet emboîtement sans fin d’univers tous aussi
complexes les uns que les autres.
La véritable leçon de cette histoire est qu’il faut se garder
de faire de la science weidique comme on fait de la science classique.
C’est parce que nous sommes obstinés à vouloir décrire le
monde que nous nous sommes enlisés. Or nous n’avons plus le droit de
considérer qu’il existe là un monde, extérieur et indépendant
de nous, un monde qui puisse faire l’objet d’une description précise et
fidèle. Nous ne sommes rien d’autre que des agrégats d’eidos en interaction continuelle avec d’autres eidos. Et cette interaction est
à la fois destructrice et créatrice. A chaque fois nous nous détruisons
et nous détruisons le monde ; à chaque fois nous nous
reconstruisons et nous reconstruisons le monde. Voilà qui pose un sérieux
problème d’épistémologie. Il n’est d’ailleurs pas fait pour
nous surprendre étant donné ce que nous avons déjà
vu dans les premiers chapitres. Toute la question est de savoir comment le Truc
va nous sortir de ce cercle vicieux qui renvoie sans cesse dos à dos le
monde et sa description, l’observateur et l’observé. S’il est capable de
nous en sortir !
Au coeur de la fractalité.
Le plus célèbre objet fractal, c’est la boîte de
vache qui rit. Tout le monde connaît cette vache hilare portant une boucle
d’oreille qui reproduit le couvercle de la boite sur lequel est représentée
la vache qui rit qui porte une boucle d’oreille, et ainsi de suite. On sait
maintenant que la fractalité est une propriété très
générale de la nature. On la retrouve dans le monde végétal,
dans certains organes comme les intestins ou les poumons, dans les turbulences
de l’air ou de l’eau, etc. Le recensement est loin d’être terminé.
Pourquoi ? Tout simplement parce que cette fractalité n’est rien d’autre
que la traduction sur notre plan de conscience d’un phénomène
beaucoup plus général. Cela n’a rien d’étonnant si nous la
découvrons dans de si nombreux objets car tout ce qui existe possède
en fait cette nature fractale. Mais pour vraiment le comprendre, il faut changer
notre point de vue sur l’univers.
Imaginons que nous nous trouvions par un bel été assis
tranquillement à rêvasser dans un champs de blés. Négligemment,
nous nous tournons à droite à gauche pour observer ce qui nous
entoure. L’âme bucolique, nous admirons la beauté du paysage.
Devant nous un magnifique coquelicot. Nous savons qu’il fait partie de l’espèce
des pavots, qu’il est composé de cellules végétales,
elles-mêmes constituées de molécules, qui à leur tour
sont faites d’atomes, lesquels se subdivisent en particules encore plus petites
et plus simples appelées quarks. Et ces quarks nous constituent comme ils
constituent tout l’univers. Là s’arrête le premier épisode
de l’histoire de la connaissance. Nous avons l’impression d’avoir compris. Cette
image du monde nous satisfait, et nous pouvons nous endormir tranquilles.
C’est alors que se produit un phénomène extraordinaire.
Pendant quelques secondes, nous allons être entraînés dans
une autre histoire. Cela commence par la vision d’un Point. Ce Point, c’est tout
l’univers, c’est la Weid. Il contient tous les eidos, toutes les
significations, en train de s’unir et de séparer. Et nous aussi sommes
dans ce Point à regarder le Point.
L’instant d’après, nous devenons petits comme une abeille posée
sur le coquelicot. Et voilà que le monde change complètement.
Cette fleur qui remplit à présent tout notre champ de vision n’est
plus la fleur qu’un homme aurait pu voir en la grossissant, comme on fait un
agrandissement d’une photo. Nous sommes passés dans un autre plan. Nous
sommes rentrés dans la fractalité, dans un nouvel univers aussi
riche et compliqué que le précédent, avec ses propres règles,
ses propres objets, sa propre logique. Un univers qui n’a plus rien à
voir avec celui conçu par l’homme.
L’image change encore. Nous sommes métamorphosés en atome
qui poursuit le voyage dans la fleur, mais sans plus la voir. Cet atome au
milieu d’autres atomes est lui-même dans un monde extrêmement riche
et compliqué. Comme l’insecte et l’homme, il est dans le Point. Il le
regarde, et il le perçoit d’une manière qui lui est propre. C’est
encore un nouveau plan, qui n’est ni plus petit ni plus simple que les précédents.
Et l’histoire n’a aucune raison de s’arrêter. Nous pourrions continuer de
descendre ainsi, et nous ne rencontrerions jamais de monde plus petit ni plus
simple. De même dans l’autre sens, nous pourrions monter, pour regarder le
Point à l’échelle d’une étoile ou d’une galaxie. Une fois
encore l’univers apparaîtrait aussi riche et compliqué car nous
aurions simplement changé de point de vue fractal. Et là aussi il
n’y aurait aucune raison que ça s’arrête.
Après cette étrange aventure au pays de la fractalité
weidique, nous retrouvons notre plan à nous, celui des hommes. Mais cette
expérience a changé le regard que nous portons sur le monde. Nous
savons maintenant que tout est là présent en permanence. Nous
savons aussi que tout n’est pas visible par tous, car en fait chacun à
son niveau perçoit ce qu’il peut et se construit une représentation
du monde qui lui est utile et qui vaut celle des autres. Toutes ces
constructions s’emboîtent les unes dans les autres pour constituer le
Point, c’est-à-dire la Weid. Et les êtres qui regardent ces
assemblages qu’ils ont fait sont eux-mêmes des assemblages situés
dans le Point. La Weid devient donc nécessairement fractale. Et
comme ce Point n’a pour limites que celles des consciences des êtres qui
en font partie et qui le regardent, il devient extrêmement difficile de séparer
l’observateur qui regarde le monde du monde qu’il regarde. Cette terrible
constatation explique pourquoi nous nous heurtons à tant de paradoxes. Et
ce n’est pas tout ! Cette fractalité fait aussi qu’il nous est impossible
de poser des valeurs, des repères, des vérités, en-dehors
de celles que nous avons nous-mêmes construits. Il n’y a pas de règles
extérieures, comme un deus ex machina qui au-dessus du Point déclarerait
ce qui pour tout le monde constitue le vrai, le bon, le juste. Chacun possède
les siennes. Certes, c’est bien joli, mais avec plusieurs milliards d’individus
sur cette planète, comment faire pour qu’ils vivent ensemble, comment
construire une société ?
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admin
Passionnant, en effet, à lire et à relire !!! notamment les ouvrages de Vahé Zartarian !
juin 8th, 2009
Reply to “De la métaphysique à la physique”
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