Santé, mensonges et propagande

, par  Grainede Ble , popularité : 2%

  Santé, mensonges et propagande

 - Arrêtons d’avaler n’importe quoi !

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Thierry Souccar et Isabelle Robard - Ed Seuil .

Interview :

Un livre événement : deux spécialistes vous disent tout ce qu’on vous cache sur l’alimentation. Isabelle Robard, avocate et Dr en droit, spécialisée en droit de la santé et Thierry Souccar, journaliste scientifique, viennent d’éditer un livre choc, après 3 ans d’enquêtes approfondies.

Isabelle Robard répond à nos questions.

GR : Isabelle Robard, on vous connaît pour vos articles et surtout pour vos travaux juridiques qui ont permis de faire avancer le droit de la santé aussi bien pour ce qui concerne les médecines non conventionnelles telles que l’ostéopathie que pour les plantes médicinales d’Outre-mer (*). Quels sont les motifs qui vous ont poussé à écrire ce livre quelque peu provocateur ?

Isabelle Robard : « Le but n’est pas de provoquer mais de révéler, preuves à l’appui, que les recommandations nutritionnelles dont on abreuve les Français ne sont pas toujours justifiées, tant sur le plan scientifique qu’en terme d’indépendance. Pourquoi ce livre ? Dans ma pratique de juriste, je me suis rendu compte que des avis curieux, censés éclairer nos choix alimentaires, étaient émis par l’Agence française des aliments et que par ailleurs, des recommandations nutritionnelles émanaient trop souvent des industriels concernés. Plutôt que de me battre au coup à coup sur chaque recommandation, il semblait logique de chercher à comprendre les raisons de ces pratiques en remontant à la source ».

G.R. : Ce livre a été écrit avec Thierry Souccar. On sent tout au long du livre une synergie mais en même temps un complémentarité dans le propos. Comment vous est venue l’idée de mettre en commun vos savoirs ?

Isabelle Robard : « Ce livre n’était pas réalisable sans ce double regard à la fois scientifique, apporté par Thierry Souccar biochimiste de formation, et juridique apporté par moi-même. Nous nous sommes rencontrés à l’occasion d’un article que préparait Thierry Souccar pour Sciences et Avenir sur les compléments alimentaires. Nous avons ensuite publié en mars 2001 un article sur la désinformation concernant la créatine (substance naturelle qui nourrit le muscle, très utile pour les sportifs). L’AFSSA venait de rendre un avis aberrant sur la créatine que nous avons dénoncé. Nous avons voulu aller plus loin et élargir notre enquête à d’autres sujets alimentaires épineux. C’est l’objet de ce livre ».

G.R. : Pouvez-vous nous donner un cas concret de dysfonctionnement ?

Isabelle Robard : « Dès 1994, Thierry Souccar a voulu alerter avec le Docteur Jean-Paul Curtay (**), la nécessité de supplémenter les femmes enceintes en Vitamine B9, étant donné, toutes preuves cliniques et épidémiologiques réunies, le rôle de cette vitamine sur la prévention des malformation congénitales. En 1996, le ministère de la Santé français leur a fait tout simplement savoir que cette mesure n’avait pas d’intérêt en raison du faible nombre de cas de malformations se chiffrant quand même à 700 cas par an ! En 1999, Dr Curtay et Thierry Souccar repartant à l’assaut, le ministère de la Santé leur répond cette fois, s’abritant derrière les experts français , que les preuves du rôle de la vitamine B9 n’étaient pas concluantes. Pourtant, les Etats Unis ont pris en compte cette vitamine et le taux des malformations a déjà chuté de 30 % et cela continue à diminuer. En lisant le projet de loi »santé publique « en cours de vote au Parlement français, on découvre dans le programme santé, la nécessité de supplémenter les femmes enceintes en vitamine B9, alors que 10 ans se sont écoulés depuis l’alerte lancée en 1994. Ce sont donc pas moins de 7000 malformations en 10 ans qui auraient pu être évitées ! Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres ».

G.R. : Ce livre, tout en étant très documenté, se lit comme un roman. Pouvez-vous nous résumer les thèmes essentiels que vous abordez ?

Isabelle Robard : « Notre ouvrage se répartit en 4 grands chapitres. Le premier traite des moyens publicitaires et d’information utilisés par l’industrie alimentaire parfois à l’insu des consommateurs et des professionnels de santé. Le second chapitre aborde les aliments de base utilisés systématiquement dans notre alimentation : le lait, les graisses, les glucides, les huiles... Le troisième chapitre intitulé »Comment la France part en guerre contre les plantes et les compléments alimentaires « , vous révèle la désinformation la plus totale en ce domaine et le retard réglementaire français, les textes encore appliqués aujourd’hui datant de plus d’un siècle ! Enfin le dernier chapitre fait une analyse de nos agences sanitaires censées protéger notre santé et où on découvre que tout de même les 2/3 des experts siégeant dans ces agences entretiennent des liens avec les industries concernées ! »

G.R. : Un livre courageux, passionnant et très documenté, qui contribue à ouvrir la voie vers une information nutritionnelle objective au seul service des consommateurs et des générations futures. A lire et à recommander.`

Guy Roulier

(*) Livres :
« La santé hors-la-Loi, les hors la loi de la santé » (1994) Ed Ancre
« La santé assassinée » (1992) Ed Ancre
« Médecines non conventionnelles et droit » Ed Litec, 2002
(**) Dr Jean-Paul Curtay et Thierry Souccar « Le programme de longue vie », Ed Seuil, 1999
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 ISABELLE ROBARD ET THIERRY SOUCCAR DANS ELLE DU 17 MAI 2004 parlent de leur nouveau livre SANTE MENSONGES ET PROPAGANDE

Trop de sucres, trop de gras, trop peu d’informations sur ce que l’on mange... Et les chiffres de l’obésité qui augmentent , les troubles cardio-vasculaires et les cancers, autant de maladies dans lesquelles notre façon de manger joue un rôle... Un journaliste scientifique, Thierry Souccar et une avocate, Isabelle Robard ont enquêté pendant trois ans sur la responsabilité de l’industrie alimentaire et des scientifiques qui relaient son message.

Ils en font le récit dans Santé, mensonges et propagande (Ed Seuil). Entretien

Vous semblez imputer directement la progression de certaines maladies-cancer, hypertension, diabète- à l’industrie agro-alimentaire . Vous n’y allez pas un peu fort ?

Thierry Souccar : Bien sûr il y a d’autres facteurs : la sédentarité, la pollution... mais l’industrie agro-alimentaire a une responsabilité considérable. Pour l’obésité, pour le diabète, les preuves sont dans notre livre. Lorsque l’on met sur le marché des aliments conçus et conditionnés pour encourager un grignotage de tous les instants, quand on propose des aliments de plus en plus raffinés, on joue forcément un rôle...

Quand pour des raisons de marketing on incorpore massivement à une foule d’aliments courants du fructose, en négligeant toutes les études scientifiques très inquiétantes qui mettent ce sucre en cause, on n’agit pas de manière très responsable. De plus, ces industries ciblent les plus fragiles, les enfants, les ados, incapables de choix conscient pour leur santé... Selon une étude, si rien n’est fait, les jeunes de 15 ans aujourd’hui auront dans 30 ans une santé plus médiocre que celle de notre génération. Et les dépenses de santé augmenteront de 20 à 30%.

Isabelle Robard : Si un industriel met sur le marché un produit trop raffiné, trop gras, trop salé, trop sucré ou contraire aux recommandations scientifiques internationales, il s’agit d’un vrai danger silencieux. Heureusement, ce scandale commence à faire du bruit.

Expos, brochures, interventions dans les collèges sponsorisés par des marques, messages tronqués des pubs, comment peut-on vraiment savoir ce que l’on mange ?

TS : Ces opérations d’information sur le sucre, le lait, les céréales sont sponsorisées sans que cela soit clairement annoncé. L’exposition « Sucres en corps », conçue par la Fondation pour la recherche médicale mais financée en partie par l’ industrie sucrière affirme qu’il n’y a aucune preuve que le sucre fait grossir. C’est inquiétant. Les enfants qui visitent l’exposition peuvent croire qu’ils peuvent abuser de sucre sans danger.

IR : Nous demandons trois mesures : un meilleur affichage dans les expositions, une réglementation des informations qui circulent chez les médecins, et un meilleur étiquetage des produits (proportion de sel, index glycémique...).

Et SUVIMAX, cette vaste enquête sur l’alimentation des Français ?
TS : Les résultats de SUVIMAX - annoncés au public mais pas encore publiés dans une revue scientifique - nous disent : on a fait reculer le cancer et la mortalité masculine avec des compléments alimentaires de vitamines et minéraux antioxydants mais surtout n’en prenez pas. Pourquoi ? Nous aimerions bien le savoir...

Comme dans un polar, dans votre livre, il y a les bons nutritionnistes américains et les méchants français...

TS : Non, nous avons de très bons chercheurs, mais ils sont peu nombreux et surtout ils ont du mal à s’exprimer ou ils n’osent pas le faire car ici règne la pensée unique. Serge Renaud, Michel de Lorgeril, les « pères » du régime crétois, mondialement connus, ont vu leur laboratoire fermer. Il aura fallu 10 ans pour que leurs travaux sur l’intérêt des acides gras oméga-3 commencent à être relayés par les autorités sanitaires françaises, alors qu’ils l’étaient déjà aux Etats-Unis.

Nous nous sommes appuyés sur les recommandations de l’Ecole de santé publique de Harvard, la plus prestigieuse équipe d’épidémiologistes au monde. Ils sont indépendants, et leurs conseils nous semblent plus efficaces pour lutter contre les maladies chroniques que les conseils du ministère de la santé français .

IR : En France, nous avons deux agences sanitaires, l’une concerne les médicaments ( Affsaps), l’autre les aliments (Affsa) : plus de 60% des experts qui y siègent ont des liens avec l’industrie alimentaire sans qu’on le sache ! Autrement dit quand un professeur ou un nutritionniste vante un aliment, on ne sait pas s’il travaille aussi pour cette industrie. C’est cela que nous reprochons.

En France, les industries alimentaires financent les études sur l’alimentation. Comment peut-on faire pour trouver de l’argent autre part ?

IR : On pourrait imaginer une petite taxe sur chaque produit alimentaire ou un petit prélèvement sur la TVA qui serait reversé aux agences sanitaires en vue notamment de financer ces études. Le financement ainsi dilué deviendrait anonyme et varié, l’Etat en assurant aussi une partie.

D’après vous, les industriels sont tellement puissants qu’ils auraient même fait baisser les apports nutritionnels conseillés ?

TS : Je ne crois pas les industriels responsables. Le responsable, c’est le dogmatisme, la croyance selon laquelle notre alimentation est idéale, et que si elle nous apporte x milligrammes d’une vitamine, c’est précisément de cette quantité-là que nous avons besoin ! Par exemple, en 2001 les apports nutritionnels conseillés pour la vitamine D ont été divisés par deux, ce qui est contraire à tous les travaux sur ce sujet . Ils n’ont pas été fixés en fonction de nos besoins réels mais pour coller avec ce que les gens mangent déjà.

Etes-vous pour un enrichissement en vitamines des aliments ?

TS : Je suis favorable à tout ce qui peut améliorer le statut nutritionnel de la population, y compris l’enrichissement des aliments, notamment pour la vitamine B9 utile aux bébés... Aux Etats Unis, où les aliments de base sont enrichis depuis 1998 en B9, le nombre d’enfants atteints de malformation a fortement diminué. On voit aussi des bénéfices cardiovasculaires.

IR : Il faudra réfléchir avec des experts indépendants sur ce qu’il est utile d’enrichir, en quelle vitamines et dans quelles proportions . En attendant je préfère consommer un aliment brut et à côté, selon mes besoins, prendre une supplémentation.

Votre livre risque de ne pas plaire à tout le monde.

IR : Ce livre est le résultat de trois ans d’enquête. Nous avons été rigoureux dans notre démarche. S’il y a un tout petit peu d’intelligence en France, je ne vois pas pourquoi cela poserait problème.

Qu’espérez-vous changer avec ce livre ?

IR : J’espère trois choses. La première, apporter ma contribution à la prise de conscience du consommateur, des agences sanitaires et des ministères. Ensuite permettre au consommateur d’être plus vigilant et de pas admettre tout ce qu’on lui assène, sous prétexte que cela vient d’un médecin ou d’un scientifique. J’insiste sur ce point : je souhaiterais que ce livre contribue à désacraliser, à démystifier la pensée scientifique.

Enfin, j’espère que les autorités vont prendre le temps de réfléchir à cette question du message nutritionnel. C’est une bombe à retardement. Un jour, comme pour l’industrie du tabac aux Etats-Unis, on assistera à des procès. Je souhaite donc que les experts qui siègent dans les agences gouvernementales et sanitaires, les commissions des ministères et les commissions scientifiques déclarent de façon transparente leurs liens avec l’industrie et que cette liste, accessible facilement au public, soit mise à jour régulièrement. Avec des sanctions et conséquences : celui qui ne fait pas sa déclaration d’intérêt ou qui ment sur ses liens, n’entre pas en fonction. Il faut aussi élargir les expertises à des spécialistes étrangers.

Quelle est votre tactique pour vous mettre vous et votre famille à l’abri de la malbouffe ?

TS : Enfant, j’ai été nourri avec beaucoup de légumes, de fruits, des aliments complets : l’éducation, ça compte. Chez moi, depuis 10 ans , il y a deux huiles -olive et colza-. Nous mangeons trois fois par semaine du poisson gras (mais pas du thon qui concentre tous les métaux lourds) , un peu de laitages. Nous n’achetons que des céréales complètes et nous expliquons à nos enfants leur intérêt ( vitamines , transit ). En libre service, il y a des noix, amandes, noisettes. Et surtout il n’y a pas d’ interdit. Je conduis moi-même mes enfants au McDo, environ deux fois par mois !

IR : Je mange plutôt cru, toujours des produits frais, un peu de poisson, un peu de viande, je croque des fruits secs, des produits bio de préférence. J’ajoute des suppléments nutritionnels et je me nettoie le foie (usine de filtrage de l’organisme) aux changements de saison.

Propos recueillis par M.C Deprund et E.Lebre

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