Quand Paris découvrait Einstein

lundi 25 avril 2005
par  Grainede Ble
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En 1905, le père de la relativité inventait la physique moderne. Pour célébrer ce centenaire, L’Express publie des extraits de Si Einstein m’était conté (Le Cherche Midi), où son auteur, le Pr Thibault Damour, raconte la visite événement en France du nouveau Prix Nobel, en 1922

Quand Paris découvrait Einstein

par Jean-Marc Biais

Pour Albert Einstein, 1905 fut une annus mirabilis. Successivement en mai, juin, juillet et septembre de cette année-là, le modeste employé de l’Office fédéral des brevets à Berne (Suisse) publie quatre articles fondateurs de la physique moderne. Il n’a alors que 26 ans. Première idée révolutionnaire : la lumière ne se réduit pas à une onde ; elle est composée de grains d’énergie (plus tard appelés photons), disposés de façon discontinue. Seconde innovation conceptuelle : le temps, comme l’espace, n’est pas absolu ; il s’écoule différemment selon le référentiel choisi ou la position de l’observateur. Ainsi naît la théorie de la relativité restreinte. Einstein lui ajoute, en post-scriptum, la célébrissime formule, E = mc², qui lie énergie et matière. Ce sont les deux facettes d’une même réalité, capables de se transformer l’une en l’autre.

Pourquoi Einstein est important

La réponse en vidéo de Robert Mochovitch, directeur de recherches au CNRS.

Le centenaire de ces découvertes capitales est fêté, cette année, partout dans le monde. En France, plusieurs expositions et conférences sont organisées. A cette occasion sortent également une multitude de livres consacrés à la vie et à l’oeuvre du plus grand scientifique du XXe siècle. Nous avons retenu un ouvrage très original, intitulé Si Einstein m’était conté (Le Cherche Midi. A paraître le 6 avril). Son auteur, Thibault Damour, spécialiste de physique théorique de renommée internationale, professeur à l’Institut des hautes études scientifiques, propose une histoire de la pensée du savant. Il explique comment celle-ci s’est formée et diffusée dans le monde - avec difficulté, au départ. Peu d’équations, mais beaucoup de métaphores. L’espace-temps (structure clef de la relativité) est ainsi comparé, successivement, à une partition de musique et à du veau en gelée ! Parmi les anecdotes qu’il rapporte, Thibault Damour fait découvrir un épisode méconnu de la vie du savant : sa visite en France, au printemps 1922. Nous publions ci-contre un extrait de ce chapitre.

Un engouement populaire

Pour mieux comprendre cet événement, rappelons le contexte de l’époque. Einstein est devenu célèbre. Professeur à l’Institut Kaiser Wilhelm, à Berlin, il a publié, en 1916, sa théorie de la relativité générale, base de la cosmologie contemporaine. Cinq ans plus tard, il est lauréat du prix Nobel pour ses travaux sur la lumière. En 1922, les autorités françaises s’affirment « antiboches » : il faut faire payer aux vaincus les réparations prévues dans le traité de Versailles. A l’unisson, l’Académie des sciences monte une cabale contre la venue d’Einstein, l’Allemand, à Paris. Finalement, son ami le physicien Paul Langevin lui permet d’être reçu au Collège de France. La foule se bouscule pour assister à sa conférence. L’événement est populaire : il fait même la couverture du journal L’Illustration.

Cet engouement montre la curiosité d’alors pour les nouveautés scientifiques. Un épisode à méditer, selon Thibault Damour : « Dans les années 1920, tous les intellectuels débattaient des nouveaux concepts introduits par Einstein. Aujourd’hui, rares sont les philosophes, les écrivains ou les artistes qui intègrent cette vision particulièrement riche de l’espace-temps, où toute notion d’origine et de frontière est abolie, où le maintenant n’existe pas. C’est regrettable ! »

L’Express du 04/04/2005 Extraits Albert, Henri, Marcel et les autres

extraits de Si Einstein m’était conté, par Thibault Damour

Vendredi 31 mars 1922. 17 heures. La salle 8 du Collège de France est comble. La capacité de 350 places est largement dépassée. Beaucoup d’invités doivent rester à la porte. Rarement une telle densité de spectateurs s’est pressée dans cette vénérable enceinte. Comme pour les célèbres leçons du philosophe Henri Bergson, tout un public mondain a essayé d’avoir des cartons d’entrée. Mais Paul Langevin, professeur au Collège et hôte d’Einstein, a été intraitable. Il a tenu à réserver la plupart des invitations aux hommes de science ou aux jeunes étudiants. 17 h 10. L’atmosphère devient électrique. Enfin, avec dix minutes de retard sur l’horaire prévu, Einstein entre dans la salle, entouré de Paul Langevin et de Maurice Croiset, administrateur du Collège de France. Pour vivre le début de cette séance, ainsi que pour voir et entendre quasiment en direct la conférence (faite en français) d’Einstein, citons le journaliste Raymond Lulle, qui en fait un compte rendu dans L’oeuvre du 4 avril 1922 : « Ovation frénétique, à laquelle sont entraînés ceux mêmes qui se proposent de combattre le plus durement le héros du jour. Speech très simple et plein de tact de M. Croiset, qui montre comment le Collège de France a toujours accueilli les maîtres de la pensée humaine. Il donne la parole à Einstein, qui, très ému, ne sait comment commencer. Le voisinage de Langevin, assis près de lui, semble lui donner du courage et il aborde très simplement son sujet. Einstein commence en rappelant que bien que les mathématiques servent d’instrument à la physique, il ne suffit pas de mettre la physique en équations et de jongler avec celles-ci. Le langage est très clair, la gaucherie même du vocabulaire fait image. Et puis, il y a le geste : c’est celui du sculpteur dont la main caresse des formes présentes, quoique irréelles. Il a des formes plein les mains, les déplace, les dirige. Et il s’amuse prodigieusement avec ses joujoux fictifs. Sa figure prend l’air épanoui du gamin qui fait des niches. » [...]

La couverture du N° 79 de L’Express, du 27 novembre 1954.

Le dialogue avec Bergson

Pendant tout le séjour d’Einstein, un leitmotiv va revenir dans les journaux : « Le Temps n’est plus ! », « Le Temps n’existe pas ! », « Le Temps Illusion », « ... le temps n’est qu’un songe... ». Cela montre l’intérêt que l’on prenait alors à l’impact possible de la science sur les concepts philosophiques et existentiels de base. [...] Henri Bergson, qui était dans la salle 8 du Collège de France, se sentit tout particulièrement interpellé par l’exposé d’Einstein, qui rappelait l’incidence de la théorie de la relativité sur la notion de temps. Henri Bergson avait centré toute sa philosophie sur une appréhension fine du passage du temps, vécu dans sa mouvance éternelle, comme une « donnée immédiate de la conscience ». Il fut donc très intéressé par l’intervention du physicien Paul Langevin au Congrès international de philosophie de 1911, à Bologne, portant sur « L’évolution de l’espace et du temps ». Dans son intervention, Langevin résumait les bouleversements apportés par les idées d’Einstein dans les concepts d’espace et de temps. En particulier, il y exposa le « paradoxe des jumeaux » sous la forme de la parabole d’un voyageur enfermé dans un boulet de canon éjecté de la Terre puis revenant vers elle à très grande vitesse. Le voyageur ne vit que deux ans pendant son voyage, tandis que deux cents ans s’écoulent sur la Terre. Ce comportement élastique du temps vécu bouleverse la notion commune d’un « temps universel » rythmant le devenir de l’Univers. Ce n’est pas au Collège de France qu’a pu s’instaurer un dialogue entre Bergson et Einstein. Un tel échange fut organisé une semaine plus tard, le 6 avril 1922, lors d’une séance de la Société française de philosophie. Un compte rendu détaillé de cette séance a été publié. Nous pouvons lire la longue intervention de Bergson dans laquelle il essaie de résumer, devant Einstein, l’idée centrale de son livre Durée et simultanéité, qui n’était pas encore paru. Cette idée est la suivante : « Le sens commun croit à un temps unique, le même pour tous les êtres et pour toutes choses... Chacun de nous se sent durer... il n’y a pas de raison, pensons-nous, pour que notre durée ne soit pas aussi bien la durée de toutes choses. » Cette « idée d’un temps universel, commun aux consciences et aux choses », est-elle incompatible avec « la théorie de la relativité, et ses temps multiples » ? Bergson affirme que non. Sa conclusion, qui mettait un terme à une longue présentation, plutôt obscure, de la façon dont il interprétait la notion physique de simultanéité, laissa Einstein passablement interloqué. Celui-ci se contenta donc de commenter qu’il n’y avait pas de raison de considérer qu’il existât quelque chose de totalement à part de la réalité ordinaire, et qui serait un « temps des philosophes », différent du « temps des physiciens ». [...]

Einstein : dates clefs

1879 Naissance à Ulm (Allemagne)

1900 Diplôme de l’Ecole polytechnique de Zurich (Suisse)

1902 Recruté par l’Office fédéral des brevets de Berne (Suisse)

1905 Doctorat de l’université de Zurich ; publication de quatre articles scientifiques majeurs, dont celui de la formule E = mc²

1913 Professeur à l’Institut Kaiser Wilhelm, à Berlin

1916 Publication de la théorie de la relativité générale

1921 Prix Nobel de physique

1933 Victime de l’antisémitisme nazi, il quitte l’Allemagne pour les Etats-Unis ; professeur à Princeton (New Jersey)

1955 Mort à Princeton

L’espace-temps chez Proust

Comme son cousin Bergson, Marcel Proust a centré toute son oeuvre sur le concept de temps. Mais, contrairement à lui, son appréhension de cette notion, loin d’être à l’opposé de celle suggérée par la théorie d’Einstein, en était remarquablement proche. Certains lecteurs de Proust, trompés par le titre général de son oeuvre maîtresse, A la recherche du temps perdu, pensent que le concept proustien de temps est celui d’un temps qui passe inexorablement, et dont l’homme ne peut que regretter la fuite irréversible. Mais, en réalité, cette oeuvre est sous-tendue par l’idée que le passage du temps n’est qu’illusion, et que, parfois, l’être humain peut avoir accès à « l’essence permanente et habituellement cachée des choses », et sentir que son vrai moi est « affranchi de l’ordre du temps ». Toute la Recherche du temps perdu est dirigée vers son dernier volet, Le Temps retrouvé, où Proust dévoile sa philosophie du temps à l’occasion d’une matinée dans l’hôtel du prince de Guermantes. Il y décrit les hommes juchés sur les années comme s’ils étaient « juchés sur de vivantes échasses grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des clochers ». Autrement dit, Proust a la vision d’une réalité où le temps s’ajoute à l’espace, comme une espèce de dimension verticale, symbolisée dans la première partie de la phrase citée ci-dessus par l’image des échasses. Dans cette vision proustienne, le flux temporel est aboli, et le vrai moi, « affranchi de l’ordre du temps », peut, à l’occasion notamment d’instants privilégiés (clochers de Martinville, arbres de Balbec...), y jouir de l’adoration perpétuelle de la réalité. Cette vision proustienne d’un temps immobile qui s’ajoute à l’espace comme une nouvelle dimension verticale est très semblable à la notion relativiste d’espace-temps. D’ailleurs, Proust était conscient de la parenté entre ses idées sur le temps et celles issues des travaux scientifiques d’Einstein. [...]

Le parcours du centenaire

Cité des sciences et de l’industrie de la Villette (Paris XIXe) Une très riche exposition sur Einstein et son héritage scientifique, du big bang aux particules élémentaires. Une manière de comprendre le monde tel qu’il est, de l’infiniment grand à l’infiniment petit. Des films et des interviews d’experts viennent compléter les panneaux de textes, de photos et d’infographies. Jusqu’à fin septembre 2005. Rens. : 01-40-05-80-00. www.cite-sciences.fr

Observatoire de Paris (Paris XIVe) Une série de 10 conférences prononcées par les meilleurs spécialistes de la relativité. Prochaines interventions prévues : le 19 avril, « De la restreinte à la générale, l’odyssée d’Einstein », par John Stachel, de la Boston University ; le 24 mai, « Les tests expérimentaux de la relativité générale », par Serge Reynaud, de l’université Paris-VI. Inscriptions : mouette@iap.fr

Université de tous les savoirs (Paris VIe) A l’occasion de l’Année de la physique, l’UTLS organise en juin et en juillet une série de 25 conférences consacrées à tous les aspects de cette discipline, des neutrinos à l’optoélectronique, en passant par la matière condensée et la gravitation. Françoise Balibar interviendra le 20 juin sur le thème « Einstein aujourd’hui ». Rens. : 01-42-86-38-49. www.utls.fr

Dans certains manuscrits préparatoires à l’écriture d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs, il cite explicitement son nom : « Le visage de ces jeunes filles (très Einstein mais ne pas le dire, cela ne fera qu’embrouiller) n’occupe pas dans l’espace une grandeur, une forme permanente. » Enfin, dans une lettre de 1922 à Benjamin Crémieux, il dit d’un intervalle de temps entre le deuxième séjour à Balbec et la matinée chez Guermantes dont il est prêt à changer la longueur : « Einsteinisons-le », et il indique que certains anachronismes apparents dans le début de la Recherche avaient lieu « à cause de la forme aplatie que prennent mes êtres en révolution dans le temps ». Au vu de ce contexte, il est clair que Marcel Proust devait suivre avec attention le déroulement de la visite d’Einstein. Il devait lire les nombreux articles qui paraissaient dans la presse parisienne pour rendre compte des conférences d’Einstein, ou tenter d’expliquer ses théories. Mais, surtout, je pense que Proust a demandé à ses amis présents à la grande conférence publique du 31 mars au Collège de France de lui faire partager, presque en direct, l’atmosphère unique de cette journée. Il est probable que son ami intime le physicien Armand de Guiche y a assisté. Nous n’avons pas la liste complète des personnes présentes, mais il est frappant de constater que, parmi le petit nombre de noms explicitement cités, se trouvent plusieurs amis intimes de Proust. En particulier, nous y reconnaissons les noms d’Anna de Noailles, de la princesse Edmond de Polignac, et surtout de la comtesse Henri Greffulhe. Cette dernière, née Elisabeth de Caraman-Chimay, était liée à Proust, et à son oeuvre, de façon multiple : elle était justement la belle-mère du duc Armand de Guiche, qui était, depuis des années, une fréquentation de Proust, et surtout elle servit de modèle à l’un des personnages les plus importants de l’oeuvre de Proust, la princesse de Guermantes. Il est fascinant de penser que Proust ait pu se tenir informé de l’exposé que fit Einstein sur la notion de temps par l’intermédiaire de la princesse ! 1922 est la dernière année de la vie de Proust, et il consacra ses ultimes forces à terminer et à perfectionner A la recherche du temps perdu. D’après Céleste Albaret, c’est au début du printemps qu’il reprit la formulation de la dernière phrase du Temps retrouvé, concluant la description de la matinée chez le prince de Guermantes. En effet, un après-midi, vers 4 heures, Proust appela Céleste, dès son réveil, pour lui faire part d’une « grande nouvelle » : « Cette nuit, j’ai mis le mot "fin". [...] Maintenant, je peux mourir. » Relisons cette phrase finale, évocatrice de l’espace-temps einsteinien, que Proust a peut-être récrite après avoir été informé de l’exposé que fit Einstein sur la notion de temps par l’intermédiaire d’Armand de Guiche ou de la comtesse Greffulhe : « Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon oeuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes comme occupant une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure - puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques si distantes entre lesquelles tant de jours sont venus se placer - dans le Temps. »

Copyright Le Cherche Midi éditeur

Si vous voulez écouter Robert Mockovitch, allez à l’adresse : http://www.lexpress.fr/info/sciences/

Puis cliquer sur le lien :

Pourquoi Einstein est si important : la réponse en vidéo de Robert Mockovitch



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