Origine possible du SIDA

, par  Grainede Ble , popularité : 1%

Origine possible du SIDA

voici un article paru dans un numéro de la recherche à propos d’un ouvrage sur l’origine possible du sida, ou « quand les intérêts des marchands priment sur la santé » ...

LA RECHERCHE n°333 JUILLET-AOÛT 2000
EDWARD HOOPER
The River : A Journey Back to the Source of HIV and AIDS 1070 p.,
Little, Brown and Company, 1999, $35

L’origine de l’épidémie de sida reste mystérieuse. Ou faut-il écrire ici restait mystérieuse en se laissant convaincre par la minutieuse enquête d’Edward Hooper qui avance une hypothèse convaincante ? Voyons les faits.

Le VIH 1, responsable de la majorité des infections humaines est un rétrovirus de la classe des lentivirus, la même que celle des virus simiens, tels les SIV. Et parmi ceux-ci, le SIV du chimpanzé pan troglodytes schweinfurthi est le plus proche génétiquement du VIHI. Il est possible, en estimant la fréquence des mutations au cours du temps, d’estimer la date de la divergence entre ce SIV et le VIHI entre 1900 et 1965. La géographie virale attribue à une région délimitée de l’Afrique centrale - Zaïre, Rwanda, Burundi - le lieu de l’émergence de l’infection VIH1 humaine. Et cela, du fait de la prévalence des cas observés dès le début des années 1980 et surtout parce que c’est le lieu unique au monde où les différents sous-types de VIHI (sous- types I à J) sont rassemblés ; en Europe et en Amérique du Nord par exemple sévit principalement la souche B de V1HI.

Hooper a d’abord repris tous les cas connus d’infection avant les années 1980. Le plus ancien, prouvé, remonte à1959. Il a été rnis en évidence dans une banque de sérums à Léopoldville (Kinshasa). La séquence d’ARN viral séquencée correspond à un type de VIHI, ancêtre des sous-types actuels. Puis Hooper a listé toutes les passerelles possibles entre le singe et l’homme. Exit les hypothèses farfelues telles que le bestialisme, les cultes initiatiques, les contaminations de chasseurs... Restait à explorer la piste d’une contamination par une pratique nouvelle, à grande échelle, qui aurait fait son apparition à la charnière des années 1950-1960. La seule que l’auteur ait pu identifier est une campagne de vaccination par le vaccin antipoliomyélite vivant.

Précisément, à cette époque, trois laboratoires américains étaient en compétition pour faire agréer un tel vaccin Sabin qui l’emportera, Lederlé et l’institut Wistar. Deux étapes étaient décisives dans ce processus d’agrément : la mise au point d’une souche vivante atténuée et les essais cliniques de masse.

La souche atténuée était obtenue par des cultures de virus sur des systèmes cellulaires à base de rein de singe. Le singe de référence était le macaque Rhésus, mais tout rein de singe pouvait faire l’affaire. Par des hasards de rencontre, l’équipe de l’institut Wistar se lie à des équipes belges d’Afrique centrale. Une animalerie est organisée à Stanleyville (Kisangani), où transitent en trois ans près de cinq cents chimpanzés de l’espèce pan troglodytes schweinJurthi, mais aussi de pan panus, avec lesquels ils cohabiteront. Cette animalerie servait, entre autres, à tester différentes souches de vaccins mais il est très vraisemblable qu’elle a constitué une source de reins de singes, d’autant plus que d’autres filières (l’inde notamment fournisseuse de macaque Rhésus) connaissaient, à cette époque, des difficultés. De ces cultures, une souche de polio vivante a été produite en grande quantité la souche CHAT, dont tout laisse à penser que son sigle signifie Chimpanzee Attenualed. Les liens entre l’équipe du Wistar et le système sanitaire de la colonie belge ouvrent, entre 1957 et 1958, la voie à des campagnes de vaccinations de plusieurs centaines de milliers d’adultes et d’enfants. En confrontant la localisation de ces campagnes vaccinales et celles des premiers cas d’infections VIH en Afrique centrale, Hooper retrouve une concordance très forte les localisations se super- posent. Le fait que le vaccin polio vivant s’administre par voie orale ne constitue pas un obstacle pour concevoir qu’une contamination ait pu avoir lieu. Il suffit en effet qu’une centaine de personnes - adultes ou enfants - aient été contaminées durant ces deux années pour que cinquante-cinq millions de sujets (1 0/o de la population mondiale) soient atteints quarante ans après.

Ce scénario - qui restera une hypothèse puisqu’un certain nombre d’éléments susceptibles de l’infirmer ou de le confirmer n’existent plus - est à ce jour le seul permettant d’expliquer l’ensemble des données disponibles aujourd’hui. Dire qu’elle met en cause des pratiques scientifiques généreuses, mais tout à fait douteuses est un euphémisme. Commencés aux Etats- Unis par l’inoculation, dans des institutions, d’enfants handicapés et d’enfants de mères emprisonnées, ces essais se sont poursuivis au Congo et au Rwanda sans plus de précaution. Sous prétexte de limiter des épidémies locales de polio, ces essais ont brûlé toutes les étapes de sécurité, de respect de l’autre, avec pour objectif d’être le premier à faire agréer une souche vaccinale. Que ces essais aient peut-être provoqué une pandémie mondiale n’en finira pas de hanter notre conscience. Cela permet aussi de replacer les autres activités humaines - sexualité, échanges sanguins - à leur juste place elles ont favorisé l’épidémie mais ne l’ont pas provoquée.

Ce livre, fruit d’un travail colossal d’entretiens, d’enquêtes, écrit d’une plume alerte, est indispensable à la compréhension du sida et à toute réflexion sur les approches thérapeutiques, aussi généreuses soient-elles et a fortiori si elles sont autoritaires ou abusives.

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