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Les mauvais comptes de Tchernobyl

par Grainede Ble | Catégorie : SCANDALES MEDICAUX | consulté 2025 fois | 0 commentaire(s)

Combien de morts, de cancers, de maladies cardio-vasculaires provoqueront à terme les irradiations dues à l’explosion de la centrale nucléaire il y a vingt ans ? 4 000, affirme aujourd’hui le rapport controversé d’une agence de l’ONU


Les mauvais comptes de Tchernobyl

La catastrophe de Tchernobyl devrait être responsable, au total, de quelque 4 000 décès par cancers, affirme un communiqué diffusé le 5 septembre par l’ONU, l’AIEA (Agence internationale pour l’Energie atomique) et l’OMS (Organisation mondiale de la Santé). Ce communiqué, publié juste avant la réunion à Vienne du « Forum Tchernobyl », un groupe d’une centaine d’experts internationaux créé à l’initiative de l’AIEA, a suscité une violente polémique, car des estimations antérieures évaluaient le bilan ultime de Tchernobyl en dizaines, voire en centaines de milliers de morts ! Pour la Criirad, association indépendante d’expertise de la radioactivité, le chiffre de 4 000 morts est grossièrement sous-estimé. Les écologistes de Greenpeace accusent l’AIEA de faire du lobbying pronucléaire avec la complicité passive de l’OMS. De son côté, l’AIEA s’appuie sur un rapport de 600 pages établi par le Forum Tchernobyl, dont le président, le docteur Burton Bennett, déclare que les experts n’ont pas observé « de profonds impacts négatifs sur la santé de la population des zones environnantes ». Et son collègue le docteur Michael Repacholi, spécialiste des radiations à l’OMS, de renchérir : « Au final, le message du Forum Tchernobyl est rassurant. »

Il est difficile de saisir ce qu’il peut y avoir de « rassurant » dans l’accident de la centrale ukrainienne qui, le 26 avril 1986, libéra dans l’atmosphère une quantité de radioactivité équivalente à des centaines de fois celle de la bombe de Hiroshima. Du fait des vents dominants, 70% du nuage a frappé la Biélorussie, le reste se répartissant en Ukraine, en Russie et dans tout l’hémisphère Nord. La réunion de Vienne se proposait d’apporter des « réponses définitives », en particulier sur « l’ampleur réelle » de l’accident. Mais lorsque l’on examine de près les éléments scientifiques, il apparaît que la seule certitude est. qu’il reste de nombreuses incertitudes ! Selon les termes mêmes du document de synthèse, « il est peu probable que l’on connaisse jamais avec précision le nombre réel de morts causés par l’accident » (1).

Jacques Repussard, directeur de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté nucléaire (IRSN), l’organisme public chargé de l’expertise nucléaire en France, observe pour sa part : « On est encore en train de collecter les données nécessaires - notamment dans le cadre de l’Initiative franco-allemande (IFA, voir encadré) - pour estimer avec précision l’impact écologique et sanitaire de la catastrophe de Tchernobyl. Il est prématuré de parler de bilan. La science n’est pas encore capable de dire quelles seront exactement les conséquences de l’accident sur la santé des populations de la région. Il faut être patient et modeste. » Mais alors à quoi correspond l’estimation de 4000 décès par cancers qui a fait tant de bruit ? Pour comprendre le problème, il faut avoir en tête la notion que les radiations tuent « en différé ». A Tchernobyl, 28 pompiers intervenus peu après l’accident ont été victimes d’un syndrome d’irradiation aiguë et sont morts dans les trois mois. Mais l’immense majorité des personnes qui ont reçu une dose toxique ne sont pas décédées sur le coup ; elles ont pu contracter un cancer un an, cinq ans, dix ans après l’accident, ou ne le contracteront que dans le futur. Pour estimer le bilan de Tchernobyl, les experts ont donc fait une projection basée sur un modèle qui prédit le nombre de cancers mortels qui se déclareront dans la population concernée, sur une période correspondant à la durée maximale de la vie humaine. Le total de 4000 est constitué de l’addition de « 50 travailleurs qui sont morts de syndrome d’irradiation aiguë en 1986 ou d’autres causes dans les années suivantes ; de 9 enfants morts de cancers de la thyroïde ; et d’une estimation de 3940 personnes qui pourraient mourir de cancers contractés par suite de l’exposition aux radiations, écrivent les experts. Ce dernier nombre prend en compte les 200000 travailleurs et membres des équipes d’intervention de 1986-1987, les 116000 personnes évacuées et les 270000 habitants des zones les plus contaminées ». Ces données correspondent avec un tableau établi par l’épidémiologue Elisabeth Cardis, du Centre international de Recherche sur le Cancer (Lyon). Les travaux de Cardis ont été publiés dès 1996 par l’AIEA et ils sont cités dans le rapport complet du Forum Tchernobyl (2). Seul problème : dans le document complet, le tableau d’Elisabeth Cardis comporte un quatrième groupe, soit 6,8 millions de personnes habitant dans les « autres » zones contaminées, pour lesquelles la projection donne 4600 décès par cancers. En clair, l’AIEA a « zappé » près de 7 millions de personnes touchées par l’accident - ce qui aboutit à diviser par deux l’estimation !

De plus l’AIEA ignore les pays d’Europe occidentale qui ont pourtant eux aussi été atteints par le nuage radioactif, quoique dans des proportions beaucoup plus faibles que les pays de l’ex-URSS. Selon le prix Nobel Georges Charpak, les retombées de Tchernobyl pourraient provoquer en France 300 cancers létaux sur trente ans (3). Un document de l’IRSN intitulé « Tchernobyl, 17 ans après » et daté de 2003 cite une publication de son équivalent britannique, le National Radio Protection Board (NRPB), selon laquelle le bilan de l’accident serait de « 1000 à 3000 décès dans les pays de l’Europe occidentale ». La même publication estime entre 2500 et 75000 les cancers mortels parmi les habitants de la partie occidentale de l’ex-URSS. Pour l’épidémiologiste Lynn Anspaugh, la fourchette serait de 2000 à 17000.

En résumé, si l’on en croit les sources scientifiques, l’estimation de 4000 décès avancée par l’AIEA repose sur un escamotage : elle ne prend en compte que les « liquidateurs » (les travailleurs qui ont été chargés de « liquider » les conséquences de l’accident) et une petite fraction des habitants des zones fortement contaminées. Et le Forum Tchernobyl se contredit lui-même... De plus, parmi les éléments rassemblés dans le rapport complet figurent les résultats de l’épidémiologue Ivanov qui a étudié une cohorte de 61000 liquidateurs russes. Ivanov montre deux points importants : d’une part, la mortalité par cancer attribuable à Tchernobyl a augmenté récemment, alors qu’elle n’était pas détectable au début ; d’autre part, on commence à observer des décès par maladies cardio-vasculaires qui seraient également dus aux radiations ! Jusqu’ici, on n’a pas observé de résultats équivalents pour la population des zones contaminées, qui a reçu des doses beaucoup moins importantes que les liquidateurs. C’est ce qui permet aux experts d’affirmer qu’il n’y a pas d’impact majeur de Tchernobyl sur la santé de la population générale. « Mais il faut se garder de toute conclusion hâtive, estime Jacques Repussard. On commence tout juste à confirmer les effets cardio-vasculaires sur la population irradiée à Hiroshima, soixante ans après ! »

Enfin, les modèles utilisés par les épidémiologistes, basés sur les données de Hiroshima, sous-évaluent peut-être les conséquences de Tchernobyl pour les populations vivant dans les zones contaminées : « A Hiroshima, l’essentiel des doses est apporté par l’irradiation externe du corps entier, explique Jacques Repussard. Or les gens qui vivent près de Tchernobyl et consomment de l’eau, des légumes ou des champignons contaminés au césium sont soumis à une irradiation interne. Les effets ne sont pas forcément les mêmes. »

Bien sûr, le malheur ne se chiffre pas : un seul pompier tué à Tchernobyl, un seul enfant mort d’un cancer de la thyroïde induit par les radiations représentent une perte irréparable. Mais il est clair qu’aux yeux de l’opinion un bilan en milliers de victimes n’a pas le même impact que s’il se chiffre en dizaines de milliers. On ne peut pas affirmer avec certitude quel sera le tribut ultime de Tchernobyl, mais il dépassera certainement les 4000 victimes annoncées par l’AIEA. Il s’agit d’une catastrophe d’un type encore inconnu, comme l’observe Jacques Repussard : « L’humanité n’avait jamais été exposée à un tel événement jusqu’ici. »

Notes :

(1) « L’héritage de Tchernobyl : impacts sanitaires, environnementaux et socio-économiques », document du Forum Tchernobyl. (2) « Health effects of the Chernobyl Accident and Special Health Care Programs », rapport du groupe d’experts « santé » du Forum Tchernobyl, 31 août 2005. (3) Georges Charpak, « De Tchernobyl en Tchernobyl », Odile Jacob, septembre 2005.

Michel de Pracontal

Le Nouvel Observateur.


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