Face-à-face entre la science et l’éthique Après le séquençage de l’ADN du génome de la levure

, par  Grainede Ble , popularité : 1%

La séquence complète de l’ADN constituant le génome de la levure est maintenant connue : ce sont 16 chromosomes, quelque 6000 gènes, 12 millions de bases dont on connaît l’enchaînement à moins de 1% d’erreur près, qui sont dorénavant disponibles sur sites Internet, cédérom, et autres banques de données. Curieusement, les chercheurs de l’Institut Max-Planck, qui ont participé à ce programme international, précisent dès l’introduction de leur article dans « Nature » (1) que ces informations ne représentent qu’une petite fraction des séquences publiées à ce jour.

Le quotidien du médecin n° 6089, p.10

Après le séquençage de l’ADN du génome de la levure Le face-à-face entre la science et l’éthique

C’est vrai. Et en même temps, tant de modestie peut donner l’impression que l’ADN n’est plus perçu que comme une quantité un peu virtuelle, qu’il s’agirait d’accumuler en mémoire.

Or, un génome est plus qu’une certaine quantité d’ADN :

Justement, c’est un génome, c’est-à-dire une réalité biologique qui, pas plus que l’espèce dont elle est spécifique, n’est une somme de parties modulables. En ce sens, le séquençage de génomes complets, aujourd’hui la levure, hier des bactéries, demain le génome humain, constitue bien une étape en soi. Après le temps de l’analyse, c’est un temps de synthèse qui se profile en biologie.

Comment ça marche ensemble ?

Tant que pouvait se poursuivre la chasse à des constituants caractérisables isolément les uns des autres, la question était : « Avec quoi ça marche ? » Maintenant que l’on commence à disposer d’ensembles biologiques dont on connaît tous les éléments, la question devient :
« Comment ça marche ensemble ? »

Plus les données de base s’accumulent, plus devient nécessaire un mouvement de synthèse

« vers le haut », visant à comprendre pourquoi c’est précisément cet ADN qui a pu constituer un génome et aboutir à une espèce vivante. Le problème est que les propriétés quasiment d’engrenage à quoi l’on résume les gènes ne peuvent donner, dans l’ordre de la synthèse, que des sommes mécaniques auxquelles l’homme ne pourra jamais s’apparenter s’il veut conserver sa responsabilité, et auxquelles aucune entité vivante ne peut en fait s’apparenter, s’il est vrai que l’homme descend du singe.

Un temps pour tout

C’est qu’il y a un temps pour tout. Obtenir la liste ordonnée des éléments d’un génome suppose de disséquer ce génome. Après quoi, dans les éléments obtenus par aliénation de l’ensemble, il n’est guère surprenant de ne plus trouver grand-trace de celui-ci.

On en est là aujourd’hui. Inversement, s’il faut maintenant comprendre comment se composent, dans un ensemble, des éléments décrits isolément, une condition méthodologique qui paraît évidente est de ne plus procéder par décomposition de l’objet d’étude : pour comprendre l’association, on ne peut plus dissocier ce qui est associé, il faut le respecter.

Le respect de l’objet d’étude

Le moins que l’on puisse dire est que le respect de l’objet d’étude, à quelque échelle que ce soit, ne fait pas partie des idées reçues en science, en tout cas durant cette période historique qui commence avec les premières dissections et prend visiblement fin avec le séquençage des génomes. Mais, évolution oblige, cette notion de respect pourrait bien devoir être reconsidérée comme un critère de recherche nécessaire pour appréhender dans les éléments dont on dispose de quoi rendre compte des capacités à la fois non programmées et non aléatoires dont le vivant fait preuve.

La nécessité d’un passage au crible

Si le critère du respect est bien ce qui est aujourd’hui nécessaire à la science, on doit attendre de son intégration à la recherche des conséquences sur le terrain où celle-ci est pour le moment à l’origine de problèmes dont elle ne se reconnaît pas responsable. Il s’agit du terrain de l’éthique. Force est aujourd’hui d’intercaler entre résultats et applications une éthique de circonstance, pour tenter, justement, de recomposer avec les résultats de méthodes « aveugles » un ensemble concrètement compatible avec leur objet humain.

La nécessité de ce passage au crible témoigne du décalage entre science biologique et réalité biologique, tandis que la nature du crible paraît révélatrice de ce qui manque à la recherche, de ce qu’il faut pallier. Une éthique « par construction », comme critère de recherche mis en œuvre d’emblée dans des méthodes respectant l’objet d’étude, pourrait donc avoir cette première conséquence d’être moins coûteuse en compromis que le rattrapage passif qui s’impose actuellement ; cette seconde conséquence de renouveler les conceptions en renouvelant l’approche, les résultats produits au prix de l’objet d’étude ne pouvant qu’entretenir la confusion qui règne entre mode de production et mode de connaissance ; enfin, cette troisième conséquence de préserver l’éthique elle-même, qui, en tant que pièce rapportée après coup, reste pour le moment une sorte d’essence métaphysique, dont la science, par vocation, ne peut se satisfaire durablement.

Pour n’envisager qu’une issue favorable au face-à-face de l’éthique et de la science, on voit mal comment on pourrait éviter de faire de la première un critère de la seconde, ce qui revient à envisager les objets d’études comme objets éthiques en eux-mêmes, c’est-à-dire cas généraux du cas particulier humain. C’est un moyen de revenir à celui-ci en partant de ceux-là. C’est aussi le passage d’une éthique par devoir à une éthique comme valeur, qui constitue bien une évolution.

Vincent Bargoin
(1) « Nature » du 29 mai 1997.

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