En 2025, les centenaires feront-ils tous leur jogging matinal ?

Demain, la ménopause pourrait survenir à 65 ans
samedi 4 février 2006
par Grainede Ble
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Jean-Claude Ameisen est professeur d’immunologie à l’université Paris-VII et à l’hôpital Bichat, président du comité d’éthique de l’Inserm.

En 2025, les centenaires feront-ils tous leur jogging matinal ?

Demain, la ménopause pourrait survenir à 65 ans

Jean-Claude Ameisen est professeur d’immunologie à l’université Paris-VII et à l’hôpital Bichat, président du comité d’éthique de l’Inserm.

En 2025, les centenaires feront-ils tous leur jogging matinal ?

Peut-être pas, mais ils seront probablement beaucoup plus nombreux, et en bien meilleure forme qu’aujourd’hui. Du moins pour la frange la plus privilégiée de la population mondiale, c’est-à-dire les riches dans les pays développés. L’augmentation de la longévité est en effet essentiellement due à l’amélioration de la qualité des conditions de vie.

Jusqu’où pourra-t-on repousser les limites de la vie ?

L’augmentation de la durée moyenne de la vie a d’abord été liée à la réduction de la mortalité infantile : jusqu’au milieu du XXe siècle, c’était l’espérance de vie à la naissance qui augmentait. Depuis les années 1950, c’est l’espérance de vie des adultes qui augmente. Y a-t-il une limite ? Sans doute. Mais les recherches actuelles menées sur les animaux montrent qu’on est certainement loin de l’avoir atteinte. Il est en effet possible d’augmenter de façon expérimentale la longévité d’environ 30 % chez de nombreuses espèces. Comme si chez l’homme, l’espérance moyenne de vie passait de 80 à 125 ans et la longévité maximale de 122 ans (l’âge auquel est morte Jeanne Calment) à 160 ans !

Comment parvient-on à prolonger la vie de ces animaux ?

En diminuant leur quantité de nourriture quotidienne, c’est-à-dire leur apport calorique. On sait depuis les années 1930 qu’en réduisant de 30 % à 40 % la ration alimentaire d’un rat, sans, bien sûr, provoquer une malnutrition, on prolonge sa durée de vie de 30 % à 50 %.

Pendant longtemps, ces données ont été inexploitées. C’est les progrès de la génétique, au début des années 1990, qui ont relancé l’intérêt pour la biologie du vieillissement. Les recherches ont montré que la souris, la drosophile, le petit ver Caenorhabditis elegans, et même la levure vivaient plus longtemps si l’on modifiait soit leur alimentation, soit leur comportement, soit certains de leurs gènes communs à toutes les espèces

De tels résultats sont-ils applicables à l’homme ?

Probablement. Avec des conséquences d’autant plus prometteuses que c’est le vieillissement lui-même qui serait retardé. Ces animaux, en effet, ne vivent pas plus longtemps leur vieillesse : ils restent plus longtemps jeunes et souvent féconds. On peut imaginer mettre au point pour l’espèce humaine des médicaments aboutissant aux mêmes effets, en modifiant par exemple notre métabolisme ou notre capacité de résistance aux agressions de l’environnement. La ménopause pourrait alors survenir à 65 ans, et les maladies du grand âge à 100 ans...

Faudra-t-il donc prendre des médicaments pour rester jeune plus longtemps ?

L’approche médicale est une des voies possibles. Mais on peut également décider de modifier nos modes de vie. Ce choix est un peu du même ordre que pour l’obésité. Pour lutter contre le surpoids, on peut se nourrir plus sainement, ou prendre des médicaments. D’un côté, c’est un choix de vie personnel, de l’autre, une solution plus sociale (la médicalisation), qui pose la question de l’équité et de la prise en charge par la collectivité.

Dans l’économie actuelle, il est plus facile de mettre au point de nouveaux médicaments que de rendre les légumes moins chers. Le risque est donc celui d’une médicalisation excessive. Mais regardez les évolutions passées. Les compléments alimentaires, comme les vitamines ou certaines mesures d’hygiène ont quitté le domaine de la prescription médicale. De la même façon, les médicaments et les pratiques visant à augmenter notre longévité entreront sans doute peu à peu dans la vie de tous les jours.

La planète comptera de plus en plus de senior. Quels changements de mentalité cela va-t-il impliquer ?

Un centenaire, même en bonne santé, est plus fragile qu’un adulte de vingt ans. L’enjeu essentiel est d’intégrer véritablement les personnes âgées dans la réalité sociale. De la même façon que les cellules de notre corps vivent mieux et plus longtemps quand elles sont solidaires les unes des autres, la qualité du lien social influe fortement sur la qualité de notre vie. On ne se sent jamais bien quand on est seul, oublié de tous.

Or, quel que soit l’âge auquel on deviendra vieux, les problèmes du grand âge, c’est-à-dire principalement le handicap, ne peuvent que survenir. La façon dont notre société intégrera et aidera les personnes âgées dépendantes influera sur la façon dont nos populations vieilliront. Et dans ce domaine, tant pour les personnes âgées que pour les handicapés, la France a beaucoup à faire pour rattraper ses voisins européens. Et il ne faut pas oublier le reste de l’humanité, les pays pauvres de notre planète. De qui nous préoccupons-nous réellement quand nous parlons d’espérance de vie humaine ?

L’immortalité reste-t-elle un mythe ? Peut-on imaginer un homme de 150 ans ?

L’immortalité, c’est extrêmement relatif... Chez les abeilles, par exemple, un même oeuf contenant les mêmes gènes deviendra une ouvrière, qui vit deux mois, ou une reine, qui vit dix ans. Pourquoi une souris vit-elle deux ans en moyenne, et certains perroquets un siècle ? Tout ce qu’on sait, c’est que la plasticité dans la nature est énorme. Et qu’un être vivant n’est pas une machine dont la longévité serait simplement proportionnelle à la robustesse de ses pièces, mais un organisme qui se déconstruit, se modifie et se reconstruit en permanence.

Parmi les milliers de gènes que contient cet organisme, certains ont des effets bénéfiques pendant une période de la vie (le développement, la reproduction), puis néfastes à une période ultérieure (le vieillissement). Mais cet équilibre, on s’en aperçoit de plus en plus, est extraordinairement modifiable. Alors, qui sait ? Le verrou de la transgression que représentait la prolongation de la jeunesse est en train de sauter. Peut-être pourrons-nous un jour repousser les frontières de notre propre mort au-delà de 200 ans. Quitte à transformer en chemin notre identité, et à nous fabriquer de nouvelles mémoires...

Propos recueillis par Catherine Vincent Article paru dans l’édition du Monde du 29.01.06


Chiffres

EN FRANCE, l’espérance de vie à la naissance est de 80 ans. Elle était de l’ordre de 25 ans en 1750 et d’environ 48 ans en 1900.

DANS LE MONDE, l’espérance moyenne de vie est de 64, 3 ans (62,7 ans pour les hommes, 66 ans pour les femmes). Elle est de 82 ans au Japon, 75 ans aux Etats-Unis, 70 ans en Turquie, de 45 ans en Côte d’Ivoire et de 38 ans en Sierra Leone selon l’Organisation mondiale de la santé.

LES PLUS DE 60 ANS étaient 602 millions en 2000 et devraient approcher les 2 milliards en 2050. Ils représenteront alors 22 % de la population mondiale, contre 10 % actuellement.

À LIRE.

La sculpture du vivant. Le suicide cellulaire ou la mort créatrice, Jean-Claude Ameisen. Le Seuil, coll. Points Sciences, 4e éd. révisée, 2003.

Rester jeune, c’est dans la tête, Olivier de Ladoucette, Odile Jacob 2005.

Les défis du vieillissement, Jean-Claude Henrard, La Découverte 2002.


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