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Dieu & la science

samedi 15 janvier 2005
par  Grainede Ble

 Dieu & la science

1 - Qui sommes-nous ?

1.1. Les inconnues de l’Univers. 1.2. Les incertitudes de la matière. 1.3. Dieu, les dés, et le boson de Higgs. 1.4. Les mystères de la Vie. 1.5. La mouche, son oeuf et l’asticot. 1.6. Les énigmes de l’homme. 1.7. « La religiosité cosmique ignore les dogmes ».

2 - L’histoire : Des siècles d’affrontement

2.1. Moyen Age : le temps de l’ambiguïté. 2.2. Quand la science se fait religion. 2.3. La révolution de Charles Darwin. 2.4. Le grand malentendu. 2.5. XXe siècle : le temps du doute. 2.6. La Chine sans Dieu ni science. 2.7. Le secret perdu de l’islam.

3 - L’homme moderne :

3.1. Le nouveau choc. 3.2. Quand les savants déjantent. 3.3. Biologie de la foi. 3.4. L’ADN, dieu moderne. 3.5. Le secret du Créateur ? 3.6. Clonage et damnation. 3.7. Les ayatollahs de la nature. 3.8. Le combat des créationnistes. 3.9. Dieu, la science et le libéralisme. 3.10. Les scientifiques. 3.11. "La vie est inscrite dans le cosmos". 3.12. Les scientifiques et Dieu. 3.13. L’affaire Galilée. 3.14. La controverse de Valladolid.

Introduction.

Semaine du jeudi 23 décembre 2004 - n°2094_95 - Dossier

 Dieu & la science, Le nouveau choc

A plusieurs reprises au cours des siècles, la science a cru qu’elle savait tout. Qu’elle avait tout compris de l’Univers, de la matière, de l’énergie, de la vie, de l’homme. Et ce qu’elle savait balayait de façon aussi radicale que spectaculaire le message des grandes religions, les constructions des mythologies, les récits des traditions ou les croyances ésotériques sur les mêmes grandes questions. En quelques décennies, la Terre cessa d’être le centre du monde, l’homme ne fut plus le but ultime de la Création et Dieu se sentit de plus en plus mal, du moins celui que l’homme avait créé à son image. La nature ayant horreur du vide, des idéologies, des philosophies, des fantasmagories prirent la place du moribond. Pour éviter les ennuis, chacun se retira en son domaine, les sciences dans la compréhension du vivant, les religions dans le secours aux vivants.

Mais en matière de connaissance des choses, des siècles d’affrontements, des procès pour hérésie, des condamnations au bûcher, des anathèmes et des injures se soldaient par le triomphe absolu du raisonnement, du calcul, de la mesure, de l’expérience et de la déduction. Dopée par ses succès, ivre de son savoir, la science est à son tour devenue religion. La religion de l’ère industrielle, où soudain tout devint cause et effet : de l’attraction universelle à la propagation des virus, de la marche inéluctable de l’Histoire au sein des phénomènes marchands à la structuration de l’inconscient comme langage.

Et puis le XXe siècle est arrivé : la physique nucléaire et ses secrets, la mécanique quantique et ses incertitudes, enfin la relativité et ses ambiguïtés ont ébranlé à leur tour la religion positiviste et le dieu rationalité. La science a commencé à douter d’elle-même. Les savants se sont partagés en deux catégories. Les premiers, à la suite d’Einstein, s’émerveillaient que l’Univers soit intelligible, que le hasard s’organise toujours selon une complexité croissante. Certains d’entre eux finissaient par croire que du big-bang à la théorie du chaos tout indiquait qu’une puissance inconnue, une « ultime réalité », comme le dit le prix Nobel Christian de Duve que nous interrogeons longuement dans ce dossier, puisse constituer la réponse lointaine à la question du sens.

L’autre catégorie de savants refusait radicalement ce retour tacite du « finalisme » aristotélicien et le triomphe du grand déterminisme. Elle s’opposait à toute convergence entre science et foi. Elle rappelait les échecs pitoyables des tentatives de preuve de l’existence de Dieu par la complexité des êtres vivants ou par l’expansion de l’Univers. Elle évoquait l’immense champ de découvertes restant à opérer dans l’infiniment grand ou l’infiniment petit. Elle évoquait l’existence possible de plusieurs univers et la certitude que nos 100 milliards de neurones n’étaient pas encore suffisamment nombreux pour comprendre ce qui nous échappe aujourd’hui.

En attendant, bien plus que les savants, ce sont les citoyens du monde qui sont saisis par le doute. Quelle est cette science capable de nous apporter d’immenses progrès mais aussi Hiroshima, les manipulations génétiques douteuses et les tentatives de clonage humain ? Quels sont ces « savants » saisis par l’irrationnel ? Le pari sur le progrès qui semble sous-tendre toute recherche n’est-il pas déjà perdu ? Les dérives du nouveau siècle, la mondialisation inégalitaire, l’individualisme triomphant, la violence mystico-religieuse, le naufrage des grandes idéologies, la séduction du fondamentalisme et l’angoisse existentielle n’ouvrent-ils pas un boulevard aux intégristes de tout poil ? Ces terroristes de l’âme s’estiment en droit de prôner l’établissement par la force de régimes théocratiques, d’exiger l’enseignement de la « science de la création » et la véracité absolue du récit biblique de la Genèse, de proclamer la diabolisation de l’avortement et des recherches sur le vivant, ou de défendre par la violence la déesse Nature corrompue par l’homme... Quand se superpose à ces prétentions le triomphe d’un capitalisme médiatico-mystico-financier tenté de s’acheter la recherche pour prouver, par exemple, l’existence de Dieu, le XXIe siècle rappelle furieusement les siècles passés. C’est ce nouveau choc, ranimant souvent de très vieilles querelles, que notre dossier entend raconter, à travers un point des connaissances sur les grandes questions, l’histoire des conflits entre science et religion et l’examen des affrontements contemporains.

Michel de Pracontal Olivier Péretié

  1 - Qui sommes-nous ?

Semaine du jeudi 23 décembre 2004 - n°2094_95 - Dossier

Les grandes questions

1 - Qui sommes-nous ?

D’où venons-nous ? D’où vient l’Univers ? A ces éternelles interrogations, les religions apportaient des réponses non prouvées mais susceptibles d’apaiser les angoisses. En expliquant le cosmos, la matière, la vie et l’homme, la science a délivré des vérités plus rationnelles qui posent d’autres questions. Peut-elle dissiper l’inquiétude métaphysique ? Enquêtes et entretiens (fictif) avec Albert Einstein et (réel) avec le prix Nobel Christian de Duve.

1.1. Les inconnues de l’Univers.

Semaine du jeudi 23 décembre 2004 - n°2094_95 - Dossier

 Le Big-Bang, une nouvelle Genèse

Les inconnues de l’Univers

Maintenant qu’elle a compris et démontré quand et comment est né le cosmos, la science se brise-t-elle sur les interrogations métaphysiques de « l’avant » et du « pourquoi » ? Une chance pour Dieu ?

Au commencement, Dieu ne créa rien du tout. Ni cieux ni Ciel, ni Terre ni mers, ni bêtes ni bestioles. On était en 1965 après Jésus-Christ, et il en avait ras la barbe de se taper tout le boulot depuis le fin fond de la Sainte Eternité. « Que ces deux petits malins de Penzias et Wilson se débrouillent tout seuls ! », cria Dieu en colère, avant de se retirer dans son tipi (c’est une image).

Arno Penzias et Robert Wilson ne se le firent pas dire deux fois. Ils étaient peut-être nuls en création du monde, mais c’était deux sacrés bons ingénieurs devant l’Eternel. Aux laboratoires Bell de Holmdel, New Jersey, ils travaillaient sur une antenne de radio destinée à recevoir les signaux de Telstar, le premier satellite de télécommunications. Penzias et Wilson voulaient utiliser l’antenne pour détecter une émission venue du halo de notre galaxie. Au lieu du signal prévu, ils captèrent un rayonnement inconnu, qui présentait la propriété insolite d’être identique dans toutes les directions, comme s’il venait de partout à la fois !

Personne n’avait jamais vu un truc pareil. Penzias et Wilson crurent à un parasite produit par les circuits électroniques. Ils passèrent l’appareillage au peigne fin, nettoyèrent chaque crotte de pigeon et interdirent à la moindre souris de péter dans un rayon de 25 kilomètres. Malgré ces précautions, le satané signal persista. Les deux ingénieurs se creusèrent la tête jusqu’à ce qu’ils apprissent qu’une équipe de la prestigieuse Université de Princeton, tout près de Holmdel, cherchait justement ce qu’ils avaient trouvé par hasard : un rayonnement cosmique isotrope, c’est-à-dire d’une égale densité dans toutes les directions. D’après Robert Dicke et James Peebles, les astrophysiciens de Princeton, cette radiation était le résidu d’un passé lointain où l’Univers avait été une « boule de feu primordiale » incroyablement chaude ! Dicke et Peebles avaient construit une antenne similaire à celle de Holmdel pour capter le rayonnement fossile, mais ils s’étaient fait brûler la politesse par les ingénieurs de la Bell. Fin 1965, l’antenne de Dicke confirma les résultats de Holmdel.

C’était une immense découverte scientifique, qui couronnait un demi-siècle de recherches cosmologiques. Dès 1922, le mathématicien russe Alexander Friedmann supposait que l’Univers était en expansion. Puis Edwin Hubble montrait que l’espace intersidéral était peuplé de milliards de galaxies qui s’éloignaient les unes des autres. Ce qui confirmait l’hypothèse de Friedmann et suggérait que l’Univers avait d’abord été beaucoup plus petit. En 1927, l’abbé Georges Lemaître, un astronome de Louvain, affirmait qu’en remontant dans le temps on atteindrait un instant initial où le monde entier tiendrait dans un grain de matière fantastiquement concentré, un « atome primitif ». Après Lemaître, George Gamow, Ralph Alpher, Robert Herman , etc., élaborèrent la théorie de cet « oeuf cosmique », d’une densité et d’une température colossales d’où avait surgi, en une formidable explosion, une gigantesque soupe de particules et de radiations. Galaxies, étoiles et planètes n’étaient rien d’autre que les grumeaux de la soupe cosmique, refroidies depuis 15 milliards d’années. Cette construction impliquait l’existence du rayonnement cosmique « fossile », reliquat du bain de lumière brûlante d’où était issu notre monde. Leur découverte, d’abord annoncée dans le célèbre « Astrophysical Journal », valut à Penzias et Wilson le Nobel de physique en 1978. Malgré ce succès, la Grande Explosion initiale ne fit pas l’unanimité. L’expression même de « big-bang », aujourd’hui banale, avait été inventée par l’astrophysicien britannique Fred Hoyle, partisan d’un Univers immuable, pour se moquer du « Grand Boum » de Lemaître et consorts. Et Robert Dicke penchait, lui, pour un univers « oscillant », passant par une série infinie de cycles expansion-contraction.

Pour sa part, Dieu n’avait guère d’objection à cette version moderne de la Genèse : même si celle-ci faisait remonter le début des opérations à 10 ou 15 milliards d’années, nettement plus que la semaine prévue par l’Ancien Testament, elle restait compatible avec l’idée que le monde avait été créé. La chose n’échappa point au pape Pie XII, qui observait en 1951 : « Il semble en effet que la science d’aujourd’hui, remontant d’un trait à des millions de siècles, ait réussi à se faire le témoin de ce fiat lux initial, de cet instant où surgit du néant avec la matière un océan de lumière et de radiations, tandis que les particules des éléments chimiques se séparaient et s’associaient en millions de galaxies. »

C’était tirer la couverture du côté de la religion, mais la physique avait elle-même ouvert la brèche : si la théorie expliquait que le monde était né d’une singularité initiale, elle ne disait rien de ce qui s’était passé avant le big-bang. Comme le fit remarquer en 1986 l’astrophysicien Hubert Reeves, « ce n’est pas une question à laquelle la science peut répondre, mais vous voyez en même temps que c’est une question qu’elle suscite (1) ».

Bien sûr, un scientifique sérieux objectait que la question était mal posée : le temps lui-même commence avec le big-bang ; il n’y a pas à se demander ce qu’il y avait avant, car il n’y a pas d’avant. Beaucoup d’esprits ne se satisfaisaient pas de cette réponse. D’où l’un de ces débats vertigineux dont notre époque a le secret : primo, la science a pris la place de la religion pour résoudre les questions éternelles comme celle de l’origine du monde ; secondo, elle a échoué, car elle est loin de tout expliquer. D’où ma question angoissée : que faire, docteur ?

Dieu savait pertinemment qu’il s’agissait d’un faux problème, pour au moins deux raisons. D’abord, beaucoup de religions ne répondent pas à la question de l’origine de toutes choses, et beaucoup de peuples traditionnels s’en soucient comme de leur premier étui pénien. Les mythes des Kwaio des îles Salomon ne cherchent pas à expliquer le début de tout, mais « parlent d’un monde où les humains donnaient de grandes fêtes, élevaient des cochons, cultivaient le taro et livraient des batailles sanglantes », tout comme aujourd’hui (2).

De plus, même dans les cultures préoccupées par l’origine du monde, les solutions proposées sont très variées et diffèrent en général de celle proposée par le monothéisme judéo-chrétien, à savoir le Grand Architecte cosmique de l’Ancien Testament. Dans la cosmogonie de l’Inde, le temps est cyclique, l’Univers se crée quand Brahma ouvre les yeux et se détruit quand il les referme. Chez les Chinois, l’Univers est né d’un oeuf cosmique, comme dans la cosmogonie de la Haute-Egypte. Mais le pays des pharaons propose aux moins deux autres versions : selon celle d’Héliopolis, d’un océan primordial émerge Rê, le Soleil, qui engendre un couple, Shou (le sec) et Tefnout (l’humide), d’où naissent le Ciel et la Terre ; dans la cosmogonie de Memphis, Ptah, le démiurge, sort de l’océan primordial pour créer l’homme. Pour les Grecs, du moins selon Hésiode, tout commence par le Chaos, d’où surgissent Gaia, la Terre, Eros, le Désir, Erèbe, les Ténèbres, et Nyx, la Nuit. Les Aborigènes d’Australie parlent de Tjukurpa, un « temps du rêve » pendant lequel des ancêtres surnaturels tels que le Serpent Arc-en-Ciel et les Hommes-Eclairs créent le monde.

Bref, la supposée crise métaphysique provoquée par la théorie du big-bang n’a rien d’universel. Elle résulte pour l’essentiel de la méconnaissance des médias et du public occidental de leur propre culture religieuse judéo-chrétienne. Ce qui n’empêche pas les mêmes médias de chercher à résoudre le problème qu’ils ont artificiellement créé. Ce qui se traduisit dans les années 1980 par d’improbables et confuses tentatives de rapprocher « Science et Conscience », le second terme étant identifié, sans que l’on sût pourquoi, à la conscience religieuse.

Au début du troisième millénaire se développa une stratégie médiatique plus nettement antiscience, consistant à tirer à boulets rouges sur le big-bang, décrit comme une théorie à bout de souffle, rafistolée de toutes parts, et qui n’allait pas tarder à exploser avec un bruit mat. Au même moment, des physiciens de l’Université de Chicago annonçaient que l’on avait pour la première fois détecté la polarisation du rayonnement fossile. Ce résultat, prévu dès 1968, vérifié en 2003 et 2004, était « une confirmation éclatante des idées du modèle cosmologique standard » (« Science », 27 septembre et 15 novembre 2002 ; 8 octobre et 29 octobre 2004). En pratique, il permettait de découvrir une image de l’Univers jeune extraordinairement plus précise que celles dont on disposait jusqu’ici. Ainsi, tandis que les métaphysiciens du dimanche enterraient le big-bang, et que les foules s’enrôlaient dans de nouvelles Eglises sans Grand Architecte, les scientifiques ramenaient du fin fond du cosmos les photos de l’« Univers bébé ».

Dieu songea que sa Création était somme toute assez robuste. Et il vit que cela était bon.

Notes :

(1) Hubert Reeves, in « Sciences et Symboles », Albin Michel/France-Culture, Paris, 1986. (2) Roger Keesing cité par Pascal Boyer dans « Et l’homme créa les dieux », Robert Laffont, 2001, réédité en Folio Essais.

Michel de Pracontal

A suivre...

Le Nouvel Observateur.


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