AMIANTE Histoire d’une fibre tueuse
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On le sait depuis plus d’un siècle, l’amiante tue. Pourtant, cet isolant minéral hautement cancérigène n’a été interdit en France qu’en 1997.
Retour sur l’un des plus grands enjeux de santé publique après le drame du sang contaminé et la crise de la vache folle.
AMIANTE Histoire d’une fibre tueuse
Par Cyril Hofstein
C’est un scandale sans fin. Chaque année, l’amiante raye de la carte une petite ville française, selon les mots de Michel Ledoux, l’un des avocats de l’Association nationale des victimes de l’amiante, cité par le journaliste François Malye dans son livre réquisitoire *. Les chiffres sont terribles :
3 000 personnes par an meurent en France des suites d’une exposition à cette fibre tueuse, 100 000 en mourront d’ici à 2025, 500 000 dans toute l’Europe. L’épidémie ne fait que commencer. Ceux qui vont disparaître ont été ouvriers, marins, cheminots, métallos, dockers, mineurs, mécaniciens automobiles et garagistes, plombiers, électriciens, charpentiers, scientifiques...
Pendant des années et dans l’indifférence générale, ils ont inhalé ce poison à haute dose, sans aucune protection. Ni les pouvoirs publics ni les industriels ne leur ont dit qu’ils étaient irrémédiablement condamnés par les fines particules lentement fichées dans leurs poumons. Puis beaucoup ont appris brutalement qu’ils étaient foutus. Venus consulter pour de l’insuffisance respiratoire, la plupart sont rentrés chez eux pour annoncer à leur famille que le médecin avait découvert un mésothéliome ou un cancer de la plèvre foudroyant, qui peut apparaître des décennies après une exposition à l’amiante. Au mieux, il leur restait six mois à vivre.
La majorité d’entre eux a travaillé dans des usines de fabrication de produits à base d’amiante comme Eternit et Everite (filiale du groupe Saint-Gobain), chez des équipementiers automobiles, tels Ferodo ou Valeo, mais aussi dans la sidérurgie ou dans les chantiers navals de Dunkerque, de Cherbourg, Lorient et Toulon, où l’usage de l’amiante était la règle.
D’autres ont tout simplement été contaminés en respirant l’air de leur laboratoire, comme à l’intérieur du campus de Jussieu. Certains se sont empoisonnés en intervenant sans précautions particulières dans des lieux fortement amiantés : faux plafonds, gaines techniques ou cloisons en plâtre additionné d’amiante. Un peu partout, en fait. Car ce produit extrêmement cancérogène a été employé de façon massive dans la construction au cours des années 60 et 70. Facile d’utilisation et surtout bon marché, le flocage d’amiante est alors présenté comme le nec plus ultra de la protection contre l’incendie.
Très bon isolant, résistant au feu, l’amiante a été très populaire dans de nombreux secteurs de l’industrie. Le plus souvent, les cristaux de ce minéral naturel étaient tissés en fibres, puis incorporés dans des matériaux comme le ciment. Les plus gros consommateurs ont été le secteur du bâtiment et les industries lourdes. Mais l’amiante a aussi été utilisé dans la fabrication de milliers d’objets quotidiens aussi divers que des joints thermiques, des grille-pain ou des plaquettes de frein...
Jussieu, Censier, Necker, Saint-Louis, La Défense...
Il ne s’écoule pas de semaine actuellement sans que des particules d’amiante soient mises en évidence dans des immeubles d’habitation, des administrations ou des lieux publics.
La liste est longue : aujourd’hui, la tour Montparnasse ; hier, les universités parisiennes de Jussieu et de Censier, l’hôpital Saint-Louis, le CHU Necker, la Défense... Mais combien d’autres constructions encore sont-elles touchées dans l’Hexagone ? En fait, personne n’en sait rien. « Il n’existe à ce jour en France aucun recensement des bâtiments comportant de l’amiante. Seule certitude, explique Michel Parigot, président du Comité anti-amiante de Jussieu, tous les locaux construits entre 1960 et 1977 sont susceptibles d’en receler.
Par conséquent, de nombreux Français ignorent encore qu’ils vivent ou travaillent dans un environnement amianté. »
Ce qui ne veut pas dire nécessairement que leur vie soit menacée. Tout dépend d’abord de la façon dont l’amiante a été utilisé. En principe, le danger survient quand le matériau qui sert de liant à ce minéral se délite. Les cristaux risquent alors d’être inhalés. Ainsi, théoriquement, si l’amiante est recouvert de ciment ou de plâtre et que les lieux sont bien entretenus, le risque est faible. Mais si l’immeuble est vétuste ou que le flocage d’amiante est en mauvais état, la situation est tout autre.
La législation française impose ainsi depuis 1996 aux propriétaires de faire effectuer un diagnostic amiante dans les immeubles de bureau et d’activité, les bâtiments administratifs et les parties communes des habitations. De même, un vendeur est tenu de présenter un document certifiant l’absence d’amiante dans le bien qu’il souhaite céder. « Tout cela est très bien, assure Michel Parigot. Sauf que l’application de ces mesures n’est pas contrôlée par les pouvoirs publics. La tour Montparnasse, actuellement sous les feux de l’actualité, est le parfait exemple de cette situation : on savait depuis longtemps qu’au moins 12 niveaux sur les 59 étages que compte le plus haut immeuble d’Europe étaient amiantés (NDLR : le coût du désamiantage est estimé à 4 millions d’euros par étage !). Mais rien ou presque n’a été fait par les propriétaires, alors que le dossier technique aurait dû être présenté au plus tard fin 2003. Sans commentaire. »
Comment en est-on arrivé là ? Comment l’amiante, d’abord présenté comme un produit miracle, s’est-il retrouvé à l’origine d’un des plus grands enjeux de santé publique après le drame du sang contaminé et la crise de la vache folle ? On sait depuis 1899 que l’amiante tue lentement.
Pire : alors que les effets néfastes de son inhalation (fibroses pulmonaires, asbestoses) sont connus depuis le début du XXe siècle et son caractère cancérigène (mésothéliome) depuis les années 50, il a fallu attendre 1977 pour interdire le flocage d’amiante et 1997 pour enfin obtenir « l’interdiction en France de la fabrication, l’importation et la mise en vente de produits contenant de l’amiante ».
C’est que le commerce de ce magic mineral, comme l’appellent les Anglo-Saxons, s’est révélé des plus juteux. Au point que de nombreux industriels se sont constitués en groupe de pression, dès les années 50 et jusqu’à récemment, pour pouvoir continuer à exploiter, vendre et diffuser l’amiante. Tout en minimisant ses effets dévastateurs sur la santé. C’est l’époque dite de l’ « usage contrôlé de l’amiante ». Un temps où cette fibre que l’on sait hautement cancérigène est considérée comme un « mal socialement acceptable ». En 1977, alors que le flocage des constructions vient d’être banni, les lobbys favorables à l’amiante parviennent à obtenir des pouvoirs publics que la concentration à laquelle les salariés peuvent être exposés soit limitée à deux fibres par cm carré. Un taux qui ne protège en rien du cancer. Mais qu’importe...
Pendant toutes ces années, les meilleurs lobbyistes font tout pour étouffer la diffusion des études scientifiques qui révèlent la nocivité de l’amiante. Puis tout s’écroule en 1995, lorsque l’usine de fibrociment Eternit est attaquée par d’anciens salariés atteints de cancers. Contre toute attente, trois anciens directeurs sont mis en examen pour « homicide involontaire », ainsi que la société Eternit en tant que personne morale. Le temps de l’impunité est fini. Mais les industriels ont réussi à retarder de plusieurs années l’interdiction de leur produit miracle. Au prix de la vie des travailleurs de l’amiante.
Aujourd’hui, les responsables doivent payer l’addition. Les condamnations pour « faute inexcusable » pleuvent sur les entreprises. Les pouvoirs publics eux-mêmes ne sont pas épargnés.
En 2004, un arrêt du Conseil d’État vient confirmer la faute de l’État. La suite du dossier de l’amiante se joue désormais sur la scène pénale.


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